Les épatants pâtés du député Bénisti

Publié le par Properce

Chaque "citoyen" (si l'on peut encore user de ce terme dans la république des bananes) a sa tête de turc favorite au gouvernement ou au parlement, et ce, pour des raisons diverses : les jeunes ont Villepin, les intermittents ont Donnedieu, les psychanalystes ont Accoyer, les gens sevrés ont Douste, etc., et toutes les catégories de ceux qui n'aiment pas les bananes, les matraques ou les cuirs, ont le Sinistre de l'intérieur.

Après avoir essayé l'une, l'autre, plusieurs de ces têtes, je sens venir la fin de mon embarras en la personne du député Bénisti, qui a quelque chose de forcément sublime (comme on dit), avec ces moustaches 1905 (voyez son site), dans le genre cycliste des brigades du tigre, accordéoniste de guinguette (il est d'ailleurs député du Val-de-Marne). La France quoi. Et pas de celle qu'on trouverait dans une cabane de l'Ile au Diable.

J'arrive tard, il est vrai, et je croyais que l'on avait tout fait. Point. Il m'en restait un bout pour lequel je sens bien aujourd'hui que mon cœur a chaviré. Le voici :

"Si l’un de ces acteurs [les acteurs sont les instances en 'contact' avec le jeune] est défaillant, alors c’est l’ensemble du dispositif qui en pâtie."
(in : pré-rapport d'octobre 2004 sur la prévention de la délinquance, p. 8)



Je ne voudrais pas passer pour bégueule, ni me déclarer sans péché sur la question de l'orthographe. (Comme on dit chez les théologiens : toujours pécheur, toujours pénitent, toujours justifié.) Mais enfin, préparant un article sur le "racisme linguistique", je tique à la  première lecture, et pour une raison simple : voilà quelqu'un qui fait de la maîtrise du français une question de sécurité intérieure, et qui conjugue "pâtir" à la troisième personne comme pourrait le faire Douste, par exemple, quand il écrit une carte postale du Maroc.


Il faut dire que je connais bien ce genre de fautes, ayant à lire des tombereaux de copies. Mais je lui trouve un caractère très moderne. Car ce n'est pas seulement une question de morphologie : le "e" suggère un participe passé impossible syntaxiquement (il faudrait pour ce verbe qui se conjugue avec "avoir" un objet direct antéposé, or aucune chance, puisqu'il est intransitif), et impossible sémantiquement (il y a, à partir de là, confusion totale de la notion de sujet et d'objet). Pour écrire comme ça, il faut en général avoir fait un stage de plusieurs années en écriture SMS, et n'avoir lu que des manga(s). C'est de l'illettrisme caractéristique de l'époque du capital parvenu au stade de l'automatisation : il y a une telle communication que le locuteur ne sait plus où est l'objet, où est le sujet, ce qu'on fait avec un verbe. Il ne sait plus où est le monde. Il bipe.

*

Comment se passe un coup de foudre ? D'abord, il y a le premier instant. Ensuite un certain blanc. Enfin, dans un troisième temps seulement on s'aperçoit que l'instant initial a ouvert la carrière fulgurante aux sentiments (je ne dis pas lesquels).

C'est ce qui c'est passé avec mon cycliste de la Marne. Premier instant : je referme le pré-rapport (tout de même sidéré par la profonde connerie du graphique sur la délinquance - mais ce sera pour un autre article) ; puis, léger blanc, et je me dis seulement que je n'avais pas lu de vulgarités de ce genre de toute ma vie dans un rapport frappé du sceau de l'Assemblée Nationale.

Deuxième temps : j'ouvre le rapport définitif (octobre 2005), mais avec le pâté "pâtie" pâtissant dans mon inconscient. Fonction "find", Adobe version n.n : la faute est corrigée. "pâtie" devient "pâtit", les attachés parlementaires ont un correcteur orthographique, et Douste peut continuer à manger des pâtes en les prenant pour des loukhoums. Notez bien qu'à ce moment là, j'oublie le premier instant, la moustache, l’œil vif assuré sur le monde vrai, la France du réel, avec son feu rouge et son bar-tabac (vus aussi sur son site). J'oublie tous les vrais signes, décidément.

Je me plonge laborieusement dans les soixante-deux pages du texte définitif, pour voir qu'on met de l'eau dans son gévéor, tout en continuant à parler "sans tabou" (comme dans les petites annonces de célibataires) sur ce sujet qui appelle un jugement de réalité, à savoir la France bouffée par des incultes, qui, entre 0 et 3 ans auraient été sevrés à la harissa, alors que le calva dans le biberon, le bon message au bon moment, ça donne tout de même des citoyens, etc. J'essaie de comprendre comment on module tout ça, avec le souvenir que ce texte est fignolé dans l'époque des "émeutes". Je lis, quoi.

Et voilà le troisième moment, plutôt lent, mais aussi majestueux qu'un adagio d'accordéon à Villiers-sur-Marne, là où le ciel étoilé au-dessus du village éclaire par la scintillation de diamants successifs et bientôt unanimes la loi morale dans l'intimité des chaumières, là ou les bébés entendent tranquillement sous le regard tendre de pères décomplexés et de mères attentives le message "délivré" de la play-station et des vraies valeurs ; là où les repères enfin sont aussi stables et éternels que, mettons : André Verchuren, et Yvette Horner - où en étais-je ? Ah oui : Eu ! Allejuja ! De profundis abditi mentis francorum, ad te clamavi : pauvre Béniste, le voilà premier député de l'histoire de France à laisser partir 62 pages des conclusions d'une commission ayant siégé sous sa présidence avec au moins autant de fautes de français (orthographe élémentaire, vice de style, désastres syntaxiques). Le premier député du monde "démocratique" à exiger des étrangers, familles et enfants, sous peine de mesure de police, la maîtrise d'une langue dont il corrompt l'écrit depuis l'enceinte même de la Nâtion (l'accent circonflexe à cause des moustaches).

Le seul député sapiens sapiens qui croit qu'en un Word, toutes les pages sont faites. Quelques exemples frappants :

p. 7 : "En effet, s’il existe bien pour les jeunes de nos citées trois piliers fondateurs de notre République inscrites aux frontons de nos édifices 'Liberté, Egalité, Fraternité', ce n’est pas pour en être exclus."

Il est vrai qu'au fronton des comptoirs on marque de plus en plus souvent "cruditées", ne sachant plus si c'est un adjectif ou un nom commun (et d'un point de vue logique c'est aussi grave que de confondre une chose et son prédicat). J'ajoute que si cela ne me dérange pas  que les trois piliers fondateurs de la république soient au féminin (car ça change pas mal des piliers de bistrots), je crains tout de même que ces cariatides, une fois inscrites "aux" frontons qu'elles devraient soutenir, n'aient plus la force de supporter une seule moustache, fût-elle la moustache droite du Béniste. Je demande que ce député soit exclu de l'Assemblée, par mesure de sécurité pour les bâtiments.

p. 29 : "Les dispositifs de lutte contre les conduites à risque s'appuie sur une diversité de structures offrant des réponses complémentaires dans les domaines de la prévention et du soin permettant ainsi aux personnes usagères de produits psycho actifs de trouver en principe l'aide adaptée à leur situation."

La physique du député veut que les dispositifs soient au singulier pour mieux s'appuyer. Sans doute parce que les produits psychoactifs démultiplient exagérément la vision. Il est vrai que les usagers, pour la première fois devenus adjectifs féminins, s'appuieraient contre de mauvais murs à la seule vue du rapport Bénisti.

p. 46 : "Seul 5% ont choisi la délinquance pour exister dans une société qui n’a pas
su leur donner les vrais moyens d’intégration."

 La solitude des 5% est telle qu'ils n'ont qu'un groupe sujet au singulier malgré le verbe au pluriel, au contraire exact des dispositifs précités, nombreux et unis, et donc agissant de concert au singulier : il y avait les trois mousquetaires, qui étaient quatre ; il y a la troisième moustache de Bénisti, pour penser le rapport du simple et du multiple.


p. 50 : "Aujourd’hui, force est de constater que les mesures répressives engagées
depuis maintenant trois ans par l’actuel gouvernement ont fait incontestablement
reculer les faits de délinquance, même si elles n’ont pas réglées pour autant les
phénomènes qui engendrent et confortent celle-ci à plus long terme."

La force constative de l'énoncé, aidée de mesures viriles, se heurte aux "réglées" si j'ose dire, dont je remarque l'absence totale dans le rapport. Erreur grave de sécurité : car la courbe de délinquance de 0 à 20 ans, unisexuée, ne dit pas ce qu'il faut faire en face des beurettes mal lunées, parvenues à l'âge nubile.

p. 51 : "En un mot, ils attendent de toutes décisions et actions qui les touchent de
près comme de loin, qu’elles répondent au principe de réciprocités au sens le plus
large et se résume par ces mots, le prix des erreurs à payer à la société doit être le
même pour tous quel qu’en soit le statut."

C'est vrai, tout de même, je ne vais pas trop critiquer le pluriel de réciprocités, parce que la relation suppose deux termes : un jeune, qui attend, et un magistrat, qui fixe le prix. Notez bien le "quel que soit son statut", car :


p. 55 : "Tous les spécialistes déclarent que c’est entre 0 et 3 ans que se crée le socle
de l’éducation et ce, quelque soient les origines."

Quelles que soient les origines, créons donc le socle éducatif qui permettra aux bébés de lire un jour du Bénisti avec le sentiment de lire quelque chose en français.

Par paresse,  que je vous donne sans commentaires les "il créé" (p. 58) , les "elle forme en soit" (p. 61), et j'en oublie d'autres.  Exercez-vous dans l'admiration des autres cuirs comme : l'importance qui joue un rôle primordial ( à la page 3), les actions qui veulent être efficaces (page 50 il me semble), les copiés-collés du texte vers lui-même pour soutenir les rallonges.

Attelez-vous aux rudiments de la stylistique bénistitienne en vous demandant  :

(pages 7 et 51) : "Où sont et quelles sont les règles du
jeu ? Pour quel avenir et, est-il véritablement commun en équité ?"

Ensuite, pour les fous d'amour comme moi, cherchez les accents, si caractéristiques de l'originalité de notre langue françoise : il parait qu'ils disparaissent, même dans le verbe naitre. Mais jamais dans le dispositif si pâtissant dans ses verts pâturages.

*

Pour conclure cet âpre examen : je demande qu'on ouvre une enquête parlementaire pour découvrir sur quelle tétine le bébé Bénisti a trouvé le "socle" de ses lettres. Avec prélèvements d'ADN.

Ainsi, puisque les messages doivent être "délivrés" à temps, et puisqu'on parle de retirer leurs papiers à de jeunes délinquants étrangers; je demande aussi, pour faire bonne mesure, qu'on retire son baccalauréat au député le plus archétypal de la beauferie française depuis la guerre d'Algérie, celui qui veut imposer une langue qu'il ne sait pas écrire, et qu'il abaisse à chaque page, à un rang plus bas encore que la langue de bois : la langue-matraque.


La patrie est en danger : encore un texte sous la responsabilité de Bénisti, et l'on prendra Xavière Tibéri pour Madame de Sévigné.

Publié dans Autopsie du présent

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derf 25/07/2006 01:53

salut !volontiers je commenterai a ma facon - sans accent ni cedille - les questions politiques de la logique et du langage. Meme si ce n'est pas tout. En tout cas a bientot !

Properce 25/07/2006 02:13

Merci.Ce n'est pas tout en effet. Mais c'est tout ce que j'ai en ce moment.Et je dois corriger mes propres fautes d'orthographe, sans attaché parlementaire.