Tombeau pour Pierre Overney (0)

Publié le par Properce

D’un texte

Un texte, ayant suscité un certain intérêt de la rédaction sur des questions d’histoire, circulait en différentes versions dans un cercle très étroit de personnes. Nous enquérant auprès de l’auteur sur la version à laquelle il fallait ajouter foi, celui-ci nous répondit que toutes étaient correctes, à la condition de bien prendre garde à la regrettable propension qu’il avait de ne considérer aucun texte inédit comme définitivement écrit. Cette fâcheuse maladie de l’éternelle correction lui paraissait préférable, dit-il, au désastre universitaire et journalistique de cet amoncellement de texte publiés avant d’être écrits, et que Lacan appelait « poubellication ». L’auteur, du reste, tient qu’il y a moins d’inconvénients à ne pas savoir écrire (ce qu’il pense être son cas) qu’à croire le contraire, et à accabler le monde, déjà saturé, de tout ce qui est mal pensé et mal fait en cette matière.

Sur notre insistance, il voulut bien nous désigner la version la plus récente, celle qu’il pouvait considérer comme la plus aboutie, en vue d’une publication sur ce blog. Puis, se ravisant pour céder à sa lancinante passion, il nous annonça vouloir récrire le tout à notre usage, dans une version particulière, à ses yeux plus propice à l’édition sur Internet. Ce qui impliquait plusieurs contraintes : que le texte apparût au lecteur sous la forme de brefs placards en série, l’auteur trouvant insupportable le défilement à l’écran de textes longs ; et que toutes les notes de bas de page ainsi que les appels correspondants fussent supprimés, charge à lui d’interpoler leur contenu, si besoin était, de la manière la plus lisible.

Il a fallu donc nous résoudre à cette nouvelle lubie, en espérant que l’auteur nous fournirait régulièrement ce texte tranché en épisodes, malgré sa perpétuelle hésitation et sa monstrueuse paresse.

De son contexte

Il n’est pas sans importance de souligner qu’à l’origine de ce qu’on va lire, il y eut une intervention de l’auteur dans une journée universitaire appelée pour protester contre l’extradition de Paolo Persichetti en Italie, dans l’été 2002. Paolo Persichetti était étudiant, puis enseignant à l’université Paris 8, en sciences politiques, quand il fut quasiment kidnappé par la police française et remis aux autorités italiennes, et ce, contre toutes les dispositions prises par la France, dans les années 80, protégeant les réfugiés politique italiens. Persichetti est incarcéré pour 22 ans à la prison de Viterbe, et l’on prendra les plus récentes nouvelles de lui ici.

L’auteur du texte qui va suivre tient à faire remarquer qu’en intervenant dans le colloque sus-mentionné, puis en rédigeant le plus complètement possible le texte a posteriori de cette intervention, il avait constamment à l’esprit la question de savoir ce qui lui serait arrivé à lui-même et à beaucoup d’autres si les circonstances de la France des années 70 eussent été comparables à celles de l’Italie dans la même période, sous le rapport, essentiellement, de la structure de l’Etat.

En effet, malgré les objurgations de Machiavel à l’adresse des princes pour réaliser l’unité nationale, on ne peut pas dire qu’il y ait jamais eu un Etat moderne stable en Italie, sauf, peut-être, dans la période fasciste. Ce vice serait à ses yeux une vertu, s’il n’impliquait pas, dans les plus hautes sphères dirigeantes du pays, une propension constante à l’accaparement quasi-féodal des dispositifs (policiers, médiatiques, juridiques) de la domination. De sorte que n’importe quel groupement de propriétaires de la société, pourvu qu’il puisse se prévaloir d’une légitimité quelconque sur la base d’un accord entre cercles d’influence, peut mener sa guerre comme il l’entend contre les contestataires : de l’attentat provocateur de l’époque du « compromis historique » (comme dans l’affaire de la Piazza Fontana) à l’acharnement judiciaire anti-gauchiste (alimenté par des dispositions étonnantes, comme par exemple, l’interdiction pour le contumax de plaider sa cause). C’est ainsi que cette génération d’italiens erre dans la clandestinité, l’exil, la cellule ou la semi-liberté, sans bénéficier d’aucune amnistie générale plus de trois décennies après les faits, à la différence des Communards.

Il faut bien méditer qu’en France, dans un contexte similaire, qui n’apparaît, depuis la Révolution, qu’à la fin des républiques (ce qui devient évidemment le cas aujourd’hui), les luttes et mouvements des années 70 eussent pris une tournure sans doute au moins aussi violentes qu’en Italie. L’on n’aurait pas vu les quelques groupes armés comme les NAPAP, ou Action Directe, ou, , comme la RAF, en Allemagne, s’enfermer dans un activisme élitaire et obsidional. Il y aurait eu, comme en Italie, un passage à l’acte massif (la massivité de la violence ayant été cependant cachée par l’énormité de l’enlèvement et de l’assassinat d’Aldo Moro), de sorte que l’auteur tient à ce qu’on précise que lui est venu constamment à l’esprit que, dans les mêmes circonstances, il n’eût été pas moins coupable que la moyenne des italiens contestataires de ces temps-là, qu’ils soient exilés ou en prison. Et que, voyant les bonheurs actuels de la paix sociale, il lui arrive de regretter, de temps à autre, la disparition de ce que les italiens de la Renaissance appelaient la « furia francese »

Cela tombe bien, puisque cette rubrique d’« anti-contrition » n’est pas faite pour les innocents.

Puisqu’il n’y a d’innocence, comme le dit Hegel, que « dans l’absence d’opération, c’est-à-dire dans l’être d’une pierre, et pas même celui d’un enfant. »

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Publié dans Le passé impénitent

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