Tombeau pour Pierre Overney (2)

Publié le par Properce

Temps et espaces du mouvement maoïste dans l’après-68

Les quelques jours qui séparent le 25 février (jour du meurtre de Pierre Overney) du 4 mars 1972 (jour de son enterrement), forment un point d’inflexion, et dans l’histoire du mouvement maoïste proprement dit, et dans l’histoire du mouvement révolutionnaire de l’après-68.

Ils marquent déjà un culmen dans le cours des activités d’une organisation maoïste dont le destin est central, et qui à partir de novembre s’appelle la Gauche prolétarienne. Interdite le 27 mai 70 par l’inénarrable Marcellin, ministre de l’Intérieur pompidolien, cette organisation se maintient jusqu’au 1er novembre 1973 sous le nom de son journal la Cause du Peuple (exactement Cause du Peuple – J’accuse depuis le 24 mai 1971). Ce que j’appellerai tout uniment la GP, et ainsi l’a-t-on toujours appelée (adjectif gépiste, substantif gépisme), s’auto-dissout lors d’une ultime réunion, le 1er novembre 1973 donc, réunion dite « des chrysanthèmes ».
Comme nous le faisions tous, je distingue le mouvement maoïste des organisations strictement ML (marxistes-léninistes) ou pro-chinoises. Pour faire bref, les ML voulaient reconstituer un parti en plus rouge : Parti Communiste Marxiste-Léniniste de France (Humanité Rouge, ou Humanité Nouvelle) depuis 67, PCMLF-Le Travailleur ou PCMLF-Front Rouge depuis 70, puis Parti Communiste Révolutionnaire (marxiste-léniniste) depuis 1974. D’une part, ces organisations n’ont fait que réactualiser le schéma stalinien (le gauchisme n’y était qu’un supplément d’âme suspect), d’autre part, elles ont pâti des vicissitudes de la politique extérieure chinoise. La référence au Parti/État de Chine y était cruciale (pour ne pas dire, dans certains cas, alimentaire). On n’y voyait que peu de dirigeants de mouvements de masse moderne, mais comme dans le parti français post-stalinien (que je ne me résous toujours pas à appeler communiste), un appareillage de bonzes semi-prolétariens doté de journaux parfois quotidiens — comme l’ont été l’Humanité Rouge du PCMLF, ou le Quotidien du Peuple (titre emprunté au parti chinois !) du PCR(ml) —, de librairies où l’on pouvait se procurer le petit livre rouge et des imagettes chinoises. Je ne parle pas des retournements de ligne liés à des vérités éternelles, comme le vol de l’aigle du camarade Enver Hodja, les profondes pensées du camarade Hua Guofeng, et toutes les préoccupations du décryptage des non-dits de Pékin Information, l’exégèse des photos truquées de la Cité interdite, avec le paysage qui vient combler les silhouettes bien chantournées de la « bande des quatre ». Voilà des considérations un peu trop grinçantes, je l’avoue, pour des gens et des organisations qui, somme toute, ont eu un rôle à jouer, éventuellement une œuvre déterminée par ce rapport : tel le cinéaste Joris Ivens, tels certains aspects du travail et de la propagande des Amitiés Franco-Chinoises.

Ce que j’appelle le mouvement maoïste (dit « spontanéiste », ou « spontex » comme une certaine éponge aussi grattante que le vin en bouteille plastique de la fin des années soixante), a sans doute une origine dans la restitution marxiste-léniniste et le rapport à la Chine, dans la critique complète du « socialisme réellement existant », tel que parvenu à son culmen gérontocratique sous Brejnev, et tel que pratiqué par les « partis frères » (dits « révisionnistes », à cause de la révision de Marx). Dans l’état où les Thorez, les Duclos et les Waldek-Rochet avaient mis le parti français (à l’école de l’illettrisme national, se préparait une étoile comme Georges Marchais, qui aurait pu aussi bien être chef de camping), il n’était pas difficile de trouver dans les textes de Marx et de Lénine des originalités à tous les sens du terme. Ainsi, l’UJC (ml), l’Union des Jeunesses Communistes (marxistes-lénisnistes), se constitua en 1966 dans l’atmosphère de la relecture de Marx, entreprise par Althusser à l’ENS de la rue d’Ulm, et de l’examen des thèses de la rupture sino-soviétique. L’UJ, comme on l’appelait, avait sans doute ce tropisme ML (fonder un nouveau parti, constituer par entrisme une CGT de « lutte des classes », etc.), mais sa référence à la Chine tenait moins au rapport identifiant à un Parti/État, qu’à un processus politique qui bat son plein à cette époque-là, est qui déterminant avant mai 68 : la Révolution Culturelle — soit, dans le jargon officiel, la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne (GRCP). 1966, « prises d’armes » successives de la jeunesse scolarisée chinoise (les « gardes rouges ») contre le Parti ; fin 66 et début 67, Commune ouvrière de Schanghaï, et « prises de pouvoir » destituant les organisations locales de l’État et du Parti. On n’a pas encore assez mesuré, me semble-t-il, les effets historiques importants, sur le plan mondial, d’un épisode tel que cette Commune de Shanghaï.

Les idées et la terminologie du mouvement maoïste proviennent donc de cette séquence politique, bien plus que de la référence à l’État chinois. « Gauche prolétarienne » n’est pas d’abord le nom d’une organisation, mais de ce qu’il faut distinguer dans le mouvement de masse en Chine, d’après la décision en 16 points (8 août 1966) du groupe dirigeant de la Révolution Culturelle, laquelle décision avait mis le feu au Parti Communiste Chinois. En France, cette « Gauche » ne se distingue comme processus organisationnel qu’après Mai 68 dans le corps décomposé de l’UJ, celle-ci ayant éclaté dans les premiers jours de mai, traitant le mouvement étudiant de « petit-bourgeois », alors que la quasi totalité de ses cadres participaient à l’insurrection. Dans tout ce qui sort de l’après-Mai, après l’UJC(ml) donc, j’inclus dans le mouvement maoïste, outre la GP, un grand nombre de groupes qui entretiennent la même référence à la Révolution Culturelle d’un point de vue général, et la même révolte contre l’encadrement « révisionniste » de la classe ouvrière en France. Seule à la gauche de la GP, si c’est possible, on peut distinguer Vive la Révolution ! (VLR), dont on peut toujours dire qu’elle a représenté le mouvement maoïste à l’état cométaire et rimbaldien, mais dont la militance ne cesse pas encore d’étonner ceux qui s’en souviennent. Au plus proche du sillage gépiste, des groupes locaux comme Oser lutter, Oser vaincre ! Et plus ML que « mao » (voire de temps à autre plus « mao » que ML), des groupes comme Rennes Révolutionnaire (ou Drapeau Rouge), ou le Prolétaire Ligne Rouge (PLR). Des revues aussi, ayant déjà une existence par elle-même, comme Tel Quel ou les Cahiers du cinéma. Maoïste encore, le Groupe pour la fondation de l’Union des Communistes de France (marxiste-léniniste), plutôt post-maoïste sous le nom d’UCFML tout court. C’est dans ce groupe que j’ai eu l’honneur de faire réellement mes classes, après un compagnonnage de la GP bouleversé par la mort de Pierre Overney et par le bilan politique qui s’ensuivait. L’UCFML, si brillante et si chère à mon cœur, puisque ce fut ma seule université réelle, a disparu quand il s’est agit d’abandonner l’union politique, pour en faire une organisation familiale en 1984 : au demeurant gens de valeur, et dans plusieurs exercices de la pensée, mais qui vieillissent sur le plan politique dans l’autoréférence et l’admiration d’eux-mêmes.

Voilà pour les désignations et méchancetés d’usage.

Le 4 mars 1972, 200 000 personnes suivent le cercueil de Pierre Overney, de la Place de Clichy au Père Lachaise : ceux que n’impressionnait pas le nombre ont vu que ce cortège était bien la queue de comète de Mai 68. Avec ce mort, le second mort du mouvement maoïste (on évoquera tout à l’heure le premier), c’est le mouvement de Mai qu’on a enterré ce jour-là, avec sa sensibilité et son énergie. Il n’a jamais reparu depuis. J’aurai l’occasion de dire tout à l’heure à quel point le mouvement maoïste n’a pas été l’inventeur de Mai 68, loin de là : mais la mort d’Overney et son enterrement — c’est du moins un sentiment que je voudrais étayer dans ces considérations sur la violence —, montrent tout au contraire que Mai 68 a inventé le mouvement maoïste comme son sillage dans les consciences. L’UJ a échoué, comme je l’ai dit sur les premières journées de mai : sa sensibilité au mouvement l’a tuée, ce qu’on ne peut pas dire, par exemple, des organisations trotskistes qui sont éternelles. Pas même des anarcho-syndicalistes français, dont on peut se demander s’ils ont seulement vu passer un peu d’histoire depuis la seconde guerre mondiale. On peut dire que la GP, elle, est l’oiseau de Minerve de Mai.

La nuit est passée, certes, et un sale petit jour s’est levé qui se prolonge sur le cadavre décomposé de la Vème République : gauche plurielle massacreuse de sans-papiers, droite guichet unique au cas par cas, et ejusdem farinae

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Publié dans Le passé impénitent

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gil 17/03/2009 20:01

35 ans après, je vois que votre haine et votre mépris du 'PCGT' ne vous permet toujours pas de comprendre l'echec d'organisations comme la GP.Vous semblez voir les militants CGT comme de simples gars au ordre d'un PCF borné. Peut-etre qu'avec plus de considération pour vos "adversaires" vous auriez mieux connu leur histoire  qui explique leur (très forte) implantation dans l'usine et la confiance que leur accorde la grande majorité du personnel.

Serge Kuenzi 23/06/2008 11:29

Re salut. Réponds moi sur mon adresse, j'ai besoin d'un petit mot pour la présentation de ton blog sur mon site. J'ai d'autre part envie d'avoir ton adresse perso, qu'on échange quelques infos qui nous seront utiles.Mon site qui est tout jeune marche du feu de dieu. inespéré...Salut mon pote à bientôt. Serge Kuenzi.

meyer 27/12/2007 17:35

l'autre mois novembre, je suis passé saluer Pierrot sa tombe est abandonné. c'est degueulasse qh'il n' y avait pas de fleurs.
 
le mouvement de la jeunesse mao fut un bon temps à l'époque nous croyons à l'avenir..
 
toujours miltant malgré mes 51 ans
 
JPierre
ancien lycéen du lycée Verlomme paris XV