Tombeau pour Pierre Overney (3)

Publié le par Properce

De la révolution culturelle

Je propose, si l’on veut aborder le problème de la violence au début des année 70, de son caractère me semble-t-il à la fois inévitable et équivoque, trois axiomes de travail :

1. L’exercice de la violence exprime des conditions politiques (conditions politico-historiques désormais, car nous somme déjà, comme je l’ai dit, au début d’une distance historique). Même dans le cas « militariste », qui n’est pas franchement celui du mouvement maoïste, l’analyse des enchaînements de violence n’a aucun sens (sauf moral ou policier) si l’on ne remonte aux conditions politiques et idéologiques du moment ;

2. Il y a primat du global sur le local dans toutes les déterminations politiques, y compris violentes. Dans le style deleuzien, on dira que toute situation est mondiale ;

 3. Il y a primat des causes internes sur les cause externes. Ce dernier axiome pourrait paraître contraire au précédent, mais les deux n’interviennent pas sur le même plan. Chaque situation renvoie à un contexte mondial, qui doit être sérieusement examiné et dont on ne saurait s’extraire, mais aussi à un cheminement propre qui fait toute sa singularité. Pour la méthodologie maoïste, comme pour celle des joueurs de Go, c’est dans un équilibre de ces deux contraintes qu’il faut rechercher les possibilités et les ressources stratégiques concrètes. Pour l’historien, ces contraintes étayent la rationalité du récit : Rome s’inscrit dans l’histoire du monde, mais Rome n’est rien sans elle-même.

Ainsi donc, la violence infligée et endurée par le mouvement maoïste au tournant des années 60 et 70 en France ne saurait faire l’objet d’une analyse un tant soit peu cohérente, un tant soit peu distancée d’un mythe entretenu par des enfants perdus (comme les autonomes français), ou des parents gâteaux (comme l’accablante nuée des témoins journalistes-romanciers qui ont été au centre des choses), si l’on ne tient compte, fût-ce un peu ascétiquement, des obligations  rationnelles qu’imposent ces trois axiomes. À les tenir, surtout au titre fondamental de l’axiome 1 (à tonalité clausewitzienne), je vois immédiatement trois déterminants de l’action politique maoïste dans sa phase de gestation, en tant qu’elle a croisé, entre autres situations, la violence : la Révolution Culturelle en Chine (axiome 2), la Guerre d’indépendance algérienne (axiome 2 et 3), et Mai 68 (tous axiomes).

J’ai tout à l’heure parlé de la Révolution Culturelle comme référence. J’ai laissé entendre qu’on n’a pas encore assez mesuré les effets mondiaux qu’elle a eus, et à de multiples égards — le discours sur le sujet étant plutôt dominé, à l’heure actuelle, par une vision thermidorienne des outrances de l’histoire. On oublie que la Révolution Culturelle a été une révolte de masse contre le parti léniniste au pouvoir ; que cette révolte de masse prenait son identité dans le marxisme lui-même, de telle sorte qu’on peut y voir une Commune anti-stalinienne, mobilisant un pays entier, et non pas des entrées-sorties d’appareil comme cela a toujours été le cas dans la méthodologie oppositionnelle du trotskisme. La Révolution Culturelle peut valoir comme la crise la plus sérieuse du marxisme dans sa forme triomphante (l’État dit de dictature du prolétariat, tel que le bolchévisme l’avait inauguré), de l’intérieur du marxisme lui-même. L’articulation de ce thème en Europe occidentale me paraît, tout du moins dans le cas français, immédiate. Comme dans l’Italie du compromis historique, la France est sortie de la seconde guerre mondiale dotée, entre autres parti de l’ordre, d’une brigue gestionnaire thorézienne (moins raffinée, et de loin, que le parti de Gramsci), qui a été comme une chape de plomb sur une classe ouvrière qu’elle  encadrait comme un État, ce dont le gaullisme, et avant lui la SFIO, lui étaient reconnaissants. En ce sens, les maoïstes en France, comme les autonomes en Italie, sont du bois des derniers communistes du XXème siècle : ils dissolvent le marxisme-léninisme dans l’esquisse d’une politique qui voudrait dépasser la figure du Parti/État.

La violence dans tout cela ? Elle apparaît sans doute avec la possibilité, étayée par la Révolution Culturelle, de se révolter contre les partis de masse vieux-staliniens — et dans le cas français, nous avions affaire à un vrai parti de masse, dirigé par une équipe particulièrement brutale, j’y reviendrai dans un instant. Mais à mon avis, elle gît dans l’impasse même de la Révolution Culturelle, dont le parallèle avec la Commune de Paris peut être en ce sens accentué, par cette phrase de Marx à propos des insurgés de 1871, selon laquelle ils étaient partis à « l’assaut du ciel ». Les révolutions regardent toujours vers le ciel (le poing tendu, évidemment), et le ciel en Chine, ça n’est pas rien. Impasse donc, car on peut dire aussi de la Révolution Culturelle qu’elle reste dans le cadre du Parti/État qui l’a vu naître, et contre lequel elle s’est battue[1]. Il y a là une sorte de recouvrement largement énigmatique aujourd’hui encore, pour qui ne se contente pas de l’idée que des masses de plusieurs millions de personnes auraient pu être agitées par un groupe dirigeant impérial pervers, avec Mao dans le rôle de Néron, et Jiang Qing dans celui de Messaline. Comme toute révolution de type marxiste, la Révolution Culturelle a exploré la limite de la société sans État, telle que toujours le communisme l’a désirée (et le communisme n’est d’abord pas autre chose que ce désir, bien avant Marx). Mais, comme la révolution qu’elle est, elle a expérimenté que la dimension de l’État est indépassée par le marxisme historique, et sans doute indépassable dans sa forme victorieuse, le léninisme.

La violence de la Révolution Culturelle, dans son caractère souvent féroce, mais néanmoins plus symbolique qu’armé, a peut-être évité la guerre civile en Chine, c’est-à-dire le traitement militaire du politique dans les conditions d’un État qui menaçait de se décomposer. C’est sa puissance ou sa limite historique locale, comme on voudra.

Dans le contexte de la France des années 60/70, la puissance de cette référence dans le mouvement maoïste s’exprime comme suit : violence non pas seulement contre l’État gaulliste — ça n’est jamais allé très loin, on le verra —, mais violence contre l’étatisation croissante des masses, en particulier de la classe ouvrière, par le Parti « communiste » français, et son organisation de masse principale, la CGT. Il faut bien saisir que l’hégémonie « révisionniste » sur ce secteur de la société faisait alors du parti comme du syndicat des organisations particulièrement agressives à l’égard de toute velléité de critique, je ne dis pas même de résistance active. Dès avant la seconde guerre mondiale, les trotskistes en avaient fait l’amère et constante expérience. Bien au-delà de 68, polices d’usine et milices municipales ont été des schémas politiques et militaires organisationnels très caractéristiques d’un parti, qui avait en outre, sous certains dehors sociaux-démocrates, toutes les caractéristiques d’un parti populiste : soit, très exactement, les formes historiques d’un fascisme de la ville et des lieux de production. Ce n’est pas à mon sens, une phase malheureuse qu’on pourrait oublier, maintenant que la référence soviétique s’est dissoute dans la non-mémoire d’un libéralisme universel ; c’est une constitution intime, si l’on veut une nature, dont on pourrait éventuellement faire l’économie politique dans les pays où des masses ouvrières importantes, ainsi qu’une petite bourgeoisie urbaine, bénéficient des sur-profits de l’exploitation impériale du monde. Aussi devrais-je plutôt parler, puisque tout dans la violence est une action réciproque, d’une violence de résistance à l’étatisation violente des masses. Il fallait seulement que le mouvement maoïste prétendît exister la où le P«C»F voulait qu’il se tût : et le cheminement violent allait de soi, dès lors qu’il s’agissait, pour l’un, de tenir un terrain duquel l’autre voulait l’exclure.



[1] On lira sur ce sujet Alain Badiou, La Révolution culturelle. La dernière révolution ?

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Publié dans Le passé impénitent

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