Tombeau pour Pierre Overney (5)

Publié le par Properce

Mai et Juin

Reste Mai 68. Cet épisode fait le liant de tous les axiomes que je propose à l’intelligence de ces temps-là, il est le kairos, l’occasion fondatrice, de toutes les déterminations que j’ai énoncées. Rien ne peut se lire ensuite, mais il n’y aurait rien à lire avant, ni la GP et pas même l’UJ. Ni la fin de celle-ci, ni le début de celle-là.

Si l’on en croit Montesquieu (dans les Causes de la grandeur et de la décadence des romains), les troubles et les dissensions sont un signe de puissance et de vitalité des républiques. Ainsi, et pour autant que la Guerre d’indépendance algérienne est au fondement de la Vème République, Mai 68 en est le paroxysme. L’UJ manque totalement le mouvement de Mai en son début, mais le prolonge par la suite sous la forme du mouvement maoïste, le paroxysme organisé de ce paroxysme politique. Après, tout décline dans le consensus. Je m’explique :

La bourgeoisie française avait été encore malmenée de 58 à 62 par un certain volontarisme gaullien nécessaire à la décolonisation, perte de l’Algérie « française » incluse. Dans le « je vous ai compris » prononcé sur le balcon du gouvernorat général d’Alger, la suite des événements avait montré qu’il y avait une ellipse à entendre : je (ne) vous ai (que trop) compris. Tout ce que la France comptait alors de « quarteron de généraux en retraite » est tombée dans cette nasse, et cela faisait, outre des généraux pas plus brillants que leur piétaille, beaucoup de monde : des notables (pour une fois patriotiques puisqu’il y avait des fellaghas à réduire plutôt que des allemands à applaudir), des boutiquiers (brusquement saisis par la grandeur nationale), un cortège d’antirépublicains traditionnels inoxydables, réchappés du parc maurrassique. Mais n’oublions pas, pour faire bonne mesure, la frange la plus droitière de la résistance, n’oublions pas la Gauche même, prise la main dans le sac colonial. Entre 62 et 68, qu’y a-t-il ? On passe à la modernisation (langage gaulliste), à la redistribution des cartes (langage centriste), au « coup d’État permanent » (langage socialiste), mais de Gaulle a tout de même encore du jeu : US go home, élections de 65, bombinettes dans les îles, tape au passage dans l’épaule d’Adenauer, avec en prime un voyage chez Mao, une allocution à décoiffer la jungle à Pnom Penh, mano en la mano à Mexico, une Afrique sillonnée d’éminences grises, et vive le Québec libre. Côté cour, une vie à mourir, telle que le capitalisme en raffole : des bidonvilles encore partout et la France couverte de HLM, la désertification des campagnes et des gains de productivité scandaleux dans l’automatisation du travail. Puis, comme un malheur n’arrive jamais seul, Alice Sapritch à la télé en mère d’Eugénie Grandet ou en Catherine de Médicis. Une classe moyenne, enfin, qui n’a pas le droit de voir Rivette, mais qui peut tout de même passer sa nuit chez Maud. Que s’est-il donc passé pour que le Vieux se fasse blouser par des gamins, lui qui avait mis Pétain à l’île d’Yeu et Mitterrand à la niche ?

Rien, il ne s’était rigoureusement rien passé, tout du moins dans l’ordre institutionnel de la politique, et ce, depuis les accords d’Evian en 62. On peut dire ceci, qui n’est presque pas une boutade, que pour que quelle chose se passât un jour, il fallait enfin que passât Mai 68.[1] Et Mai 68 vaut réciproquement comme le plus haut fait politique de la Vème République : il est ce par quoi cette République a eu une vie, qui n’est pas celle des chiens somnolents devant le tombeau de Charlemagne à Aix-la-Chapelle. « Ô étranger, donne-nous un coup de pied pour nous déranger un peu ! », demandent-ils à Heine dans l’Allemagne du Zollverein prussien. Le Mouvement du 22-Mars, est le coup de pied au cul le plus saisissant dans l’arrière-train de ce monde de beaufs (qui ont tous fait la guerre d’Algérie) qu’est la France de ces temps-là. Je ne décrirai pas ces jours d’insurrection : ils sont connus.

On peut juger de l’état actuel de la Vème République par la courbe descendante des idées exprimées par ses gouvernements successifs.[2] Commencée par la Guerre d’Algérie, elle finit sous nos yeux avec l’esclavage des sans-papiers.

Si Mai 68, est ce paroxysme, c’est sans doute aussi à cause du mois de juin. On sait que le mouvement de la jeunesse scolarisée qui culmine dans un premier temps par une nuit de barricades les 10-11 mai (et le seul nom recevable de la rue Gay-Lussac est bien « rue du 10-11-Mai ») se transforme en grève générale à partir du 16-17. Sur fond de 6 à 10 millions de grévistes le 20 mai, Pompidou, premier ministre alors, lettré esthète, mais maquignon auvergnat tout de même, s’achète la CGT par les accords de Grenelle le 27, pendant que sa police commence à sérieusement montrer les dents. Rien ne se calme vraiment, au contraire : tant et si bien que de Gaulle va visiter le camp prétorien des troupes françaises d’occupation en Allemagne, qu’il dissout l’Assemblée le 30, et que tous les « beaux-frères » de l’ordre manifestent aux Champs-Elysées le même jour (« Cohn-Bendit à Dachau », a-t-on crié).

Mais quelque chose se dessine du côté des ouvriers, que les maoïstes, ayant manqué les premiers jours de mai, vont capter à la limite politique du mouvement étudiant. Les grèves d’usine avaient largement débordé l’encadrement syndical habituel : les 16 et 17 mai, deux tentatives de jonction étudiants-ouvriers sont mises en échec par le PCGT à Renault-Billancourt. Mais les liens se tissent par le biais de l’activisme maoïste de telle sorte qu’en certains endroits cette jonction s’opère avec une classe ouvrière nettement plus jeune, issue de la modernisation gaulliste, et qui se scandalise des cris de victoire du PCGT après les accords de Grenelle. La mayonnaise de la « Cause du peuple » prend à Renault-Flins où la direction de l’usine entend militariser une reprise qui ne vient décidément pas. On débouche sur les journées insurrectionnelles de Flins des 6 au 10 juin où se tressent cette fois-ci l’essentiel des  déterminations qui vont faire la GP : d’une part, le lien avec les ouvriers se précise et peut s’approfondir sous la forme d’un antisyndicalisme violent, dans la modalités de comités de lutte d’usines ou d’ateliers (sur le schéma des comités d’action de mai et dans la logique de l’autonomie ouvrière à l’égard, essentiellement, du PCGT) ; d’autre part, ce qui reste du 22-Mars, dans le reflux du mois de mai de la jeunesse, trouve un débouché actif, mais plus complexe sans doute, et plus long à mettre en œuvre, dans la construction d’une alternative politique a édifier, non sur la scène périparlementaire (PSU et trotskistes), mais dans la pratique de zones libérées. Le pouvoir réel dans la société française de l’après-Mai aura peine à se réorganiser : il ne s’agit pas tant du vieux de Gaulle transcendantal-cicéronien, qui devra manger son chapeau en 69, trahi par le gaullisme bancaire (Pompidou), mais d’un capitaliste qui cherche à se réorganiser, avec ses contremaîtres, ses technocrates et ses gadgets attrapes-gauche comme la « participation » (à l’image de la cogestion allemande), avec ses comités d’entreprise (côté jardin), et ses flics syndicaux (côté cour).

Il y a quelque chose de terrible et de superbe dans ces journées de juin : ce n’est plus l’unanimisme rieur du mois précédent, et les retardataires de mai sont devenus les pionniers de la jonction prolétarienne. Ils viennent par des chemins détournés investir les quartiers adjacents,  autour de Flins, aux Mureaux, à Elisabethville. L’UJ voudrait être la Légion, et le 22-mars l’aile de cavalerie auxiliaire : tous s’égaillent dans les champs, emmenés par les plus jeunes ouvriers (mais pas seulement), qui harcèlent les détachements de police. L’État montre réellement ses griffes, et la mort fait son entrée à la limite des opérations : à Toulouse, Lyon, Saint-Nazaire, les ouvriers cherchent l’affrontement, le trouvent, le tiennent. À Peugeot-Sochaux, le 11 juin, les CRS tuent Pierre Beylot, ouvrier-serrurier, d’une balle de neuf millimètres. On relève un autre ouvrier, Henri Blanchet, qui s’est tué en tombant d’un mur. Gilles Tautin, un lycéen de l’UJ, s’est noyé le 10 dans la Seine, aux abords de Flins en tentant d’échapper aux flics. Ah ! il faut que ces noms soient cités aujourd’hui !

Les journées de juin démentent la théorie officielle de la Gauche : Mai, comme grand mouvement populaire qui a conquis les accords de Grenelle, une sorte de 36 en second. Juin fait en vérité de Mai, dans ce passage prolétarien du mouvement de la jeunesse, d’abord une insurrection moderne contre le capitalisme d’Occident dans les premières formes technocratiques qui se sont aujourd’hui généralisées ; mais aussi une révolte populaire de grande proportion contre l’emprise du Parti/État léniniste. Mai et Juin tout ensemble avèrent la France et comme un pays de l’Est, et comme une esquisse d’insurrection tchécoslovaque. Le 21 août 68, sept milles chars entrent dans Prague pour restituer « la paix et le socialisme » brejneviens. Comme à propos de Budapest en 56, l’Humanité exulte.

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[1] « La France s’ennuie », tel était le titre d’une chronique du Monde par Pierre Viansson-Ponté, en avril 68.

[2] On lira avec fruit, sur cet âpre sujet, Existe-t-il une vie intellectuelle en France ?, de Jean-Claude Milner.

Publié dans Le passé impénitent

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