Tombeau pour Pierre Overney (6)

Publié le par Properce

Les opérations gépistes jusqu’en 1972

Le chemin qui s’ouvre à l’automne 68 a sous doute été rendu praticable par les opérations de Flins. On y trouve assurément tous les ingrédients du gépisme : prolétarisation, révolte anti-autoritaire, et anticipation insurrectionnelle. Ce sont en tout cas des mots d’ordres récurrents : une histoire véridique devra en évaluer la dimension réelle. Quelques éléments :

La « prolétarisation » est un processus largement entamé, lorsque l’UJ, déjà une force militante appréciable au sortir de l’été 67, lance le mouvement des établissements : les militants ne se contentent plus d’« enquêtes ouvrières », ils se font embaucher en usine, connaissent les cadences infernales. On a pu sourire, et trouver dans cette démarche l’écho d’un certain christianisme dans un pays où Vincent de Paul n’est jamais loin. Il n’empêche : le mouvement des établissements a considérablement servi à la lucidité de ces temps-là. Il est la clef politique de bien des processus, et d’abord, comme je l’ai dit, de la grande alliance de Juin. Mais sans les établis, le maoïsme ne se serait pas montré à des gens comme moi, en 71, comme venu de l’usine la plus proche (Renault-Billancourt). À La dimension ouvrière d’usine s’adjoint une dimension populaire urbaine : il faut joindre les ouvriers, partout où ils sont, y compris là où ils habitent (cités, bidonvilles). Dans ces années-là apparaissent deux composantes d’une classe ouvrière moderne, que le maoïsme a découvertes, et dans certains cas, politiquement touchées. De très jeunes ouvriers que les syndicats dégoûtent depuis grenelle, et qui sont issus, pour une grande part, d’une nouvelle accumulation primitive liée à la fin de la France rurale. Mais aussi les ouvriers immigrés, que le PCGT laissait à l’état d’esclaves invisibles. Il allait de soi, pour l’encarté moyen des Comités d’Entreprises de la « participation », que ces anciens « fellaghas » ne pouvaient être que des fellahs — qui ne savaient pas chanter « le Temps des cerises ». Bidonvilles, cités de transit, foyers : les fellahs, en lieu et place des pyramides, ont construit avec les voitures, les bâtiments, les autoroutes, de sorte une part décisive du maoïsme d’usine et de quartier post 68 s’est édifié avec eux. Voler des friandises à leur bénéfice par réquisition militaire (ainsi chez Fauchon, le 8 mai 70), c’était une goutte dans le potlatch de la GP. Pour ceux d’entre nous qui ne savaient pas encore militer, cela commençait par un réseau assez multiforme d’activités au « service du peuple » : comme l’alphabétisation dans les foyers, les colonies de vacances sauvages — c’étaient alors des pratiques répandues, entre mille autres, qui participaient, non moins que l’action politique, au progrès des mœurs. (Et pour nous qui étions censés savoir lire et écrire, lycéens dans une institution scolaire traversée par les gauchismes de toute obédience, c’était le b-a ba du militantisme.) Dans les campagnes aussi, où le « remembrement » technocratique de la petite propriété parcellaire faisait de la paysannerie pauvre une espèce en voie de disparition, on rencontrait alors « paysans-travailleurs », ouvriers agricoles, saisonniers (immigrés le plus souvent), et même des viticulteurs (qui reprenaient leur révolte là quasiment où ils l’avaient laissée au début du siècle). Coopératives villes/campagnes, jeunesse qui refaisait les chemins communaux durant l’été, croisement des études et du travail pour tous : il faut bien évoquer cela d’abord, pour ne point parler de violence seule, ou pour montrer ce que la violence devait protéger, contre la violence des propriétaires, privés ou syndicaux. Le mouvement maoïste, pour la partie de la société qu’il a touchée, a désarticulé politiquement l’agencement des classes par des pratiques populaires de solidarité : et cela même a été la base de sa violence créatrice.

Pendant que s’étaye et s’approfondit cette « liaison de masse », le mouvement de la jeunesse continue dans le sillage de Mai ce que la GP a appelé la « révolte anti-autoritaire ». C’est le côté le plus connu et le plus partageable de la contestation en Europe et dans le Nouveau Monde, bien au-delà du maoïsme comme référence idéologique ou comme militance pratique. Point n’est besoin d’égrener la suite brillante, mais monotone, des faits d’armes (ou de ce qu’on appelle aujourd’hui, avec un haut-le-cœur angoissé, des « violences verbales »), par quoi le maoïsme n’a fait que contribuer à des pratiques générales. Courir sus aux fascistes où qu’ils se trouvent, chahuter des universitaires (c’est mal, je l’avoue), avoir le plaisir de charger les CRS dans les manifestations anti-impérialistes, tendre des pièges aux flics dans les cités de transit, occuper les mairies, les conseils, etc. Voilà au bout du compte ce qu’il y de plus normal dans l’experimentum européen d’un investissement réel de la démocratie formelle. La GP y contribue de manière notable en France, mais il faut signaler deux caractéristiques de cette contribution, qui ressortissent au fond à la « synthèse » de Flins, évoquée tout à l’heure.

La GP, au sortir de 68, n’est pas seulement une alliance de juin entre l’UJ et le Mouvement du 22-Mars (alliance ratée en mai), elle est le débouché du 22-Mars lui-même, pour autant que celui-ci n’est pas une organisation générale, mais une insurrection, et d’abord une insurrection étudiante[1]. C’est du moins une hypothèse que je veux bien mettre en balance avec d’autres, plus classiques. En ce sens, et seconde caractéristique, cette force coactive de la jeunesse, la GP n’en bénéficie, et de manière insigne, que parce qu’elle a l’énergie politique de la généraliser à tous les domaines, dont le domaine clé de l’usine. Les deux aspects sont action réciproque évidente. Qu’est-ce donc, dans ces termes, que la violence politique de ces années ? Il s’est agit, moins, me semble-t-il, d’une violence contre l’État et son appareil (l’État policier comme l’on disait alors), que d’une violence de résistance à l’étatisation croissante de la société. C’est ce que j’ai mentionné plus haut, et que je voudrais, sinon expliquer, du moins décrire maintenant.

Que Mai 68 et les années suivantes expriment une expérience de lutte contre l’État, au sens de d’une confrontation avec son appareil, cela va soit, et la GP, comme on l’a vu, y a amplement contribué. Une violence « centrale » de ce type est connue partout en Europe, dans le sillage de 68, mais à la différence notable de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal, la mort d’homme y forme une limite réelle et symbolique.

Aucune condition essentielle dans ce que j’ai vu en France, je dis bien aucune, n’a paru fonder politiquement la transgression de cette limite, ni stratégiquement, ni tactiquement. Je laisse tout débat éthique de côté, en disant tout simplement ceci qu’il arrive qu’on tue des hommes et que cela soit nécessaire, voyez Marx, voyez Sartre, pour ne parler que d’eux, voyez l’histoire du monde — ce n’est pas le débat aujourd’hui. Je note que les morts sont de notre côté, au moins deux sous le drapeau de la Cause du Peuple, et que c’est l’État, lui d’abord, qui s’est complu à chatouiller cette limite.[2] De sorte que la seule personne, pour laquelle la NRP (Nouvelle Résistance Populaire, le groupe militaire central de la GP) s’est vraisemblablement promenée avec une arme chargée à balle réelle, n’a été que le milicien nazi Paul Touvier, le massacreur, entre autres faits d’armes, de Rieux-la-Pape.[3] Quoi qu’il en soit, le 27 mai 1970, jour du procès de Le Bris et de Le Dantec, dirigeants maoïstes, marque le culmen d’un affrontement central avec l’appareil d’État (investissement du Quartier Latin, tentative de bloquer la gare Saint-Lazare). La GP est interdite, et l’on menace ses militants de la cour de sûreté de l’État, pour reconstitution de ligue dissoute.

Dans la limite que j’ai énoncée, l’affrontement avec l’appareil d’État central a donc bien eu lieu, dans un rapport de force évidemment disproportionné. Il serait vain d’égrener ici les faits d’armes de la NRP, de disputer si oui non les armes était chargées, si l’une était chargée et pas l’autre, etc. Vain aussi de rentrer dans des histoires secrètes, ou non encore prescrites, d’évaluer le degré de pénétration policière (qui semble avérée jusqu’au « Comité exécutif » de la GP), les pièges et contre-pièges tendus, le degré de réussite des contre-infiltrations. On en fait, littéralement, des romans, et le roman peut éventuellement avoir valeur documentaire (c’est ce qui lui arrive de meilleur, hélas). Qu’un député passablement véreux (de Grailly) ou qu’un contremaître de l’encadrement militarisé du travail d’usine (Nogrette) aient été enlevés à la barbe des Vidocq pompidoliens, et toujours dans la limite à ne pas franchir de la mort d’homme, puis restitués aux familles, voilà qui somme toute, faisait plaisir à énormément de monde. Et, au delà de ce plaisir, défier l’État : ce qui renvoie en tout cas à l’hypothèse politique de l’existence du peuple, ne fût-ce qu’à titre d’esquisse, aux plus beaux jours de la Vème République.[4] Et la dernière fois qu’on en a fait l’hypothèse, ce fut bien, de Renault-Flins 68 à Renault-Billancourt 72, sous le nom et dans les rubriques de la Cause du Peuple.

Mais, si durs qu’aient été les violents échanges, la « guerre du peuple » n’a pas eu lieu, tout au moins sur la scène centrale d’un affrontement avec l’État comme appareil spécialisé. L’essentiel des opérations violentes est à trouver dans une addition de fronts multiformes ou s’est expérimentée une critique acérée des dimensions modernes de la domination. Les grandes manifestations urbaines, avec combats de rues, n’ont jamais été au fond l’apanage du mouvement maoïste. Les troubles dans les lycées et les universités, ont sans doute dépassé, mais pas tant, un minimum fort traditionnel d’activités de chahut, et le chahut contribue — comme je l’ai souvent constaté — à augmenter le niveau des études. Par contre, la violence, en vérité fort défensive, contre l’encadrement patronal et syndical du travail dans les usines, sur une base ouvrière plutôt jeune et plutôt immigrée, des coopérations usines-quartiers-foyers-campagnes, avec occupation des maisons vides pour les sans-logis, les prises de pouvoir collectives sur les bidonvilles, les cités de transit, les campagnes de gratuité du métro, l’accompagnement de certaines luttes paysannes (qui n’avaient pas besoin d’inspiration violente !), les interventions dans les régimes moyens de la consommation artistique et culturelle, les colonies de vacances, les crèches sauvages, l’information dans les prisons —tout cela a constitué un corps de pratiques de limitation de l’État contemporain dans une phase d’édification, quand il se constituait déjà, sous le nom de « nouvelle société » (Chaban-Delmas), en une société de contrôle. Ici se sont inventées des existences modernes contre la domination moderne, et aussi contre la plus archaïque des oppressions mais la plus déstabilisée par la modernité elle-même : la domination masculine. Du côté de VLR, bien plus sans doute que de celui de la GP, il y a eu la guerre des sexes (Mouvement de Libération des Femmes), l’affirmation des identités sexuelles (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire), l’appropriation des corps morcelés (Mouvement pour la Libéralisation de l’Avortement et de la Contraception). Des tas de choses qui nous paraissent aujourd’hui normales, au point qu’elles sont rentrées dans le discours de l’État, se sont conquises là. Je ne dis pas qu’elles soient d’invention maoïste, puisqu’en vérité elles sont en germe dans le mouvement du 22-Mars, et, il faut le dire aussi, dans la critique situationniste de la vie quotidienne, qui commence à la fin des années 50 et culmine avec l’incident de Strasbourg[5] en novembre 66. Mais l’activité et la pensée maoïstes résident en ceci : entreprendre la synthèse populaire générale des pratiques positives de limitation concrète, toujours liée à des fronts singuliers, de la domination moderne.

Les thèses sur la fascisation de l’Etat[6], qui avaient cours ici et là, relevaient d’une insigne faiblesse, me semble-t-il, au regard de l’enchaînement concret des opérations contre les nouvelles formes de l’étatisation du monde, par quoi s’accompagne si volontiers maintenant le capitalisme le plus libéral, et ce qu’on appelle, avec tant de paresse, la « mondialisation ». Le mouvement maoïste a été, un temps et dans les limites étroites d’une société française encore archaïque, le mouvement général et pratique — l’un et l’autre, l’un parce que l’autre, et réciproquement — d’une affirmation politique d’existence contre la domination la plus intime du capitalisme sur les hommes. De mêmes expériences ont eu lieu, sous des noms et des signifiants différents, dans les autres pays de la modernité capitaliste libérale ou capitaliste étatique (c’est-à-dire le monde « socialiste »). Je me trompe sans doute (mais qui a raison, qu’est-ce qu’avoir raison ?) dans l’esquisse d’une analyse globale. Mais mon témoignage est irrécusable : la liberté concrète qui ne va pas sans l’angoisse ni le courage d’avoir à se frayer un chemin contre les gardes-chiourme de cette vie moderne, nous l’avons prise et apprise là, si nous l’avons jamais trouvée. Rien ni personne, et surtout pas les tristesses qui ont succédé, ne nous enlèverons, à moi et à ceux que j’ai connus dans la très jeune phratrie maoïste, ce sentiment-là. J’observe en outre, et dans maintes occasions d’une vie personnelle, intellectuelle et politique, que ce sentiment permet de ne pas regarder à terre, ou de fermer les yeux, quand le coup vient.

Reste maintenant à évaluer le mot d’ordre, si caractéristique de la GP, d’une construction pré-insurrectionnelle de ces temps de rébellion.

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[1] Le 22 mars 1968, une gauche étudiante plutôt en marge des organisations occupe la salle des conseils de l’Université de Nanterre. Ce groupe informel, comprenant aussi bien des organisés que des inorganisés, ayant pour porte-parole Daniel Cohn-Bendit, fut en grande partie à l’iniatitive de l’insurrection de Mai. On ne disputera pas dans quelle mesure le 22-mars conserve vraiment cette initiative. La seconde moitié de Mai semble plutôt trouver sa couleur et son langage avec l’impulsion situationniste à la Sorbonne, sous la forme d’un Conseil pour le maintien des occupations (CMDO).

[2] La mort de Pierre Overney, comme celle de Gilles Tautin, comportent quelque chose d’accidentel au regard des enchaînements politiques, on peut le dire aujourd’hui froidement, ce qui n’enlève rien à la dimension politique des faits, et l’on en dira quelques mots. Quant à l’assassinat du meurtrier d’Overney, qui n’a pas eu lieu du ressort de la GP, elle ne m’a pas donné l’envie de me réjouir (sauf bêtement), et surtout pas d’en pleurer (je ne l’aurais pas conseillée, voilà tout : on laissera en exercice non résolu, et peu passionnant au fond, la question de savoir s’il fallait la déconseiller). Il faut aussi se souvenir de la sanglante affaire Richard Deshayes, un militant du Secours Rouge (organisation défensive mais non point militaire dans la nébuleuse gépiste), choisi pour cible et soigneusement visé à la tête à tir tendu par un lance-grenades, puis méthodiquement tabassé au cours d’une manifestation le 9 février 1971. De même, Christian Riss, établi à Renault, est grièvement blessé à la poitrine par l’arme de service d’un policier, au sortir d’une occupation de l’ambassade de Jordanie, le 23 juillet de la même année. Sans qu’on sache bien discerner le signe et la bavure, dans une police parisienne habituée à faire de l’une et de l’autre des usages réciproques, voilà deux militants qui ont bien failli ne pas en revenir.

[3] Je reconnais bien là une forme évidente de générosité communiste à vouloir gratifier d’une balle l’activité d’un nazi. Quant à savoir s’il fallait ou non le faire, je n’avais pas les moyens à l’époque d’en juger, à supposer que j’en eusse connu le projet, pas plus, du reste, que je le les aurais aujourd’hui. Papon, en a fait tuer dans l’autre camp pour moins que ça, avec allégresse et méthode en octobre 61 à Paris, sans compter, si j’ose dire, les enfants qu’il a donnés aux allemands. Et je note que dans la France actuelle, une « gouvernance de proximité » trouve à peine discordant qu’un Papon soit en liberté, au moment où j’écris, pendant qu’un Persichetti est en prison. Ce doit être une question d’âge.

[4] Après l’enlèvement de Nogrette, cette forme de reconnaissance vint de Georges Pompidou, qui jugea l’acte « digne d’un pays de sauvage. » Et ce fut sans doute dans un pays civilisé qu’on vit une institutrice, amoureuse d’un de ses élèves, se suicider : ce qui donna au président Pompidou l’occasion de citer quelques vers en conférence de presse, et de rappeler au monde que malgré ses relations avec la banque et d’autres milieux, il avait tout de même une agrégation de Lettres.

[5] Où paraît le pamphlet situationniste De la misère en milieu étudiant. En 67, paraît aussi La société du spectacle, de Guy Debord.

[6] Soutenues plutôt par le PCMLF (clandestin), et son organe légal, l’Humanité rouge.

Publié dans Le passé impénitent

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