Tombeau pour Pierre Overney (7)

Publié le par Properce

La mort de Pierre Overney

Tout au long de l’année 1971, la GP, devenue Cause du Peuple, avait retrouvé un apparent équilibre dans les opérations : ouverture de fronts locaux, combinée à une recherche d’initiative sur un front central. Au rebours d’une problématique encore très présente de « prolétarisation et militarisation », la synthèse politique des activités prenait un tour nouveau sur la scène d’ensemble avec le déploiement d’un front démocratique comportant des intellectuels connus ou des personnalités en vue de cette époque, jusqu’au catholicisme et au gaullisme de gauche. Grand écart, sans doute, mais grande amplitude de possibilités, car ce front démocratique n’était pas seulement défensif, et voué à essuyer les plâtres d’une première confrontation globale largement perdue en 70, mais il avait aussi le rôle de catalyseur didactique du mouvement général de rébellion.

C’est à la fin de 1971 qu’une reprise d’initiative s’amorce sur un terrain plus central. Il y avait, dans la Cause du Peuple-J’accuse, certaines dimensions d’un Paris-Match populiste, bien fait pour passer du rôle des Saint-Vincent-de-Paul des bidonvilles, à celui de Mandrin des bistrots. Ainsi, l’« arrestation » à moitié réussie (c’est-à-dire ratée) d’un député gaulliste mêlé au scandale financier des abattoirs de la Villette (26 novembre 1971). Voilà le problème quand on en rajoute une couche : on risque de trouver la synthèse des possibilités en enfer, et l’enfer s’ouvre toujours à un endroit inattendu d’une sylve obscure. Le second souffle de la GP après la dissolution du 27 mai 70, s’est conquis dans une impulsion volontariste, où les intellectuels, au lieu de faire vitrine, faisaient plutôt écran à une aggravation des mœurs et des humeurs. Il faut dire, et j’en avais à l’époque le sentiment désagréable mais confus, qu’un certain putchisme tenait lieu de ligne dans les situations de masse, où la violence était présentée comme unificatrice et véridique, ce qui est souvent l’essentiel d’une complexion hystérique. À ce putchisme, correspondait un autoritarisme organisationnel interne d’autant plus sensible que l’unification et l’étude était, au contraire de l’UJ, bannies par l’activisme. J’ai eu moi-même à faire aux établis de Renault-Billancourt qui nous reprochaient essentiellement d’être lycéens ou bourgeois, ce qui sans doute étaient une façon de parler d’eux. Je passe une série de détails plus ou moins scabreux ou pénibles et je trouve, tout lycéen que j’étais (ce qui fut un plan d’accord plus tard avec l’UCFML), que la GP-CdP n’était plus dans l’automne 71 qu’un système en voie de dépolitisation féroce. Et pour ce que j’en ai vu, il me semble bien que c’est à Renault-Billancourt que la trappe s’est ouverte.

Il s’est agit, dans l’hiver 72, de renforcer un Comité de Lutte d’ouvriers, qui avait été assez fort pour semer la rébellion dans l’usine, mais pas assez pour résister à des licenciements méthodiquement ciblés par la direction. Sans doute, la reprise d’initiative dans l’usine la plus célèbre de France devait être un élément clé dans un dispositif d’ensemble, dont les linéaments avaient été tissés, à mon avis dans la plus grande confusion, au sein d’une direction politique générale en proie à de notables dissensions, voire à des jeux de plus en plus personnels. Il me semble que ce « front » était devenu une question de territoire, l’espace chéri d’une partie des dirigeants, sinon d’un seul. Le Comité de Lutte Billancourt volait de défaites en défaites, au point d’isolement suffisant pour que le PCGT, toujours fidèle à lui même, déclenche une chasse à l’ouvrier maoïste dans les ateliers les plus sensibles.[1] Une double campagne, contre les milices patronales côté Billancourt, pour une « nouvelle résistance » côté intellectuels et mouvement anti-autoritaire, devait converger vers la station de métro Charonne, si chargée d’histoire, pour protester en outre contre des crimes racistes — ce genre de crime est sans conjoncture particulière en France, puisque c’est une constante depuis l’après-guerre.

Nous voilà le 25 février 1972 avec : une manifestation à Charonne conçue comme violente et préparée comme telle, vaille que vaille ;  une grève de la faim depuis le 29 janvier, aux abords de la porte Émile Zola (entrée principale pour les OS à Billancourt) ; le 14 février, une incursion de Sartre dans l’usine ; le 17, un ultimatum à la direction de Renault pour réintégrer les licenciés : « embrouille » à la clef avec les gardiens, confrontation avec la CGT, pression policière aux abords de l’usine. Et quoi donc le 25, pour une nouvelle intervention prévue aux portes ? Vers 14h30, Pierre Overney, licencié de Renault s’écroule : une calme brute, qui avait fait reculer tout le monde en brandissant benoîtement un revolver, avait tout simplement obéi à l’injonction « vas-y ! tire ! » qu’Overney , refusant de reculer, armé d’un bois dépouillé de son drapeau rouge, lui avait lancée. Il y a des photos de ce dernier instant. Et le coup est effectivement parti.

On avait pensé à tout sauf à ça. Ou peut-être n’avait-on pensé qu’à ça, en croyant penser à tout. Voilà le point. Il n’y avait sans doute aucune raison, du moins politiquement déterminable, à ce qu’un membre de la milice « volante » de Renault, passe au crime. Les raisons sont à trouver sans doute dans le néant de son existence de petit milicien appointé. Mais il n’y avait pas plus de raison, je veux dire ou globale, ou locale, à ce que Pierre Overney offrît sa vie ce jour-là. La mort de ce camarade est hors toute détermination politique. Cela n’enlève rien à la grandeur de tous ces gens qui comme lui, vivaient pour cette cause — et n’ajoute rien à celle de la GP, qui, à ce moment-là vivait pour la sienne propre. Quand la violence s’écarte un tant soit peu d’un cheminement politique, nous avons, peut-être plus gravement que des morts, la mort elle-même, dans la pensée, dans le désir, dans les opérations. Et il n’y a pas de plus petit objet à penser que la mort, dit Spinoza, puisqu’elle n’est rien. Pierre Overney, étant mort en quelque sorte pour la mort, je crois pouvoir dire, mais avec émotion, qu’il est mort littéralement pour rien. Un camarade du Comité de Lutte, à qui je m’en confiais six mois après, ajouta avec plus d’émotion encore : « en effet, comme c’est écrit sur les affiches, il est mort pour la Cause du Peuple ! »

C’est de ce jour que je date par conséquent la fin du mouvement maoïste en France. Toutes tendances confondues. La plus grande faute qu’on puisse commettre dans les affaires, dit le cardinal de Retz, consiste à se mettre dans une position ou il n’y a plus que des fautes à commettre. Le soir, la fameuse manifestation violente, avec les portraits géants de Moulin et de Manouchian (morts pour quelque chose), désarmée par un contrordre à mon avis nécessaire, se transformait en curée policière, Charonne oblige. Le 4 mars 1972, jour de l’enterrement, est, je l’ai dit, la fin de Mai 68, c’est un avis largement partagé dans les consciences. L’enlèvement, le 8 mars, d’un cadre de la maîtrise de Billancourt (Nogrette), et sa séquestration deux jours durant, n’a pas plus d’intérêt que le panache.

Les opérations qui suivent, jusqu’à l’autodissolution de novembre 73, n’ajoutent plus rien de notable dont le maoïsme puisse s’honorer (sauf l’autodissolution elle-même). Bien au contraire, puisqu’il faut parler d’un passage à la petitesse de la mort, on a cru pouvoir argumenter du cadavre d’une jeune fille, trouvée morte le 6 avril 1972, dans la cité minière de Bruay-en-Artois pour l’imputer à un notaire. La Cause du Peuple-J’accuse du 1er mai 72 (n° 23), titre « Bruay : et maintenant, ils massacrent nos enfants ! ». L’article soutient qu’il n’y a « qu’un bourgeois pour avoir fait ça »… Après avoir décrit par le menu les meilleurs plaisirs du lynchage, l’auteur botte en touche : « Oui, nous sommes des barbares. » Je n’ai pas suivi cette affaire accablante, mais puisqu’il s’agit de parler de violence, il faut encore dire que le gépisme tâtait de la violence judiciaire, sous le nom propagandiste de « tribunal populaire ». Dans le cas précis, à supposer que le notaire en question eût été reconnu coupable, le traitement gépiste de l’affaire outrepassait les limites de l’écœurant. Tribunal populaire, c’est déjà un désignation d’État. Le néant de la mort, accompagne ici la pulsion étatique, dans la forme du lynchage organisé par le mal de vivre. Cette « nouvelle résistance » avait donc elle aussi son moment de la dernière heure pour tondre les gens, et faire de la morale. En réalité la GP cherchait tous les moyens de sa fin, avec le seul bonheur, sans doute, de faire en sorte que sa fin ne soit la ressource d’aucun moyen. Et c’est aussi loin qu’on puisse aller dans son histoire.

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[1] Vue de l’extérieur, cette chasse n’est pas moins violente aux portes de l’usine. Imaginez-vous seulement dans l’année 72, en train de diffuser un tract à Renault-Billancourt, sortie Émile Zola, avec pour titre, ou à peu près : « Révoltons-nous contre les petits chefs et les collabos de la CGT » : ce n’est pas tout de suite un revolver que vous rencontrez, comme malheureusement ça été aussi le cas, mais d’abord le groupe des joyeux drilles du club sportif du Comité d’Entreprise (majorité CGT). Et peut-être ensuite les flics (si vous avez la chance de vous réfugier en garde à vue). Si vous voulez tenir vos tracts jusqu’au bout, si vous ne voulez pas mourir sur place dans le calva, il vous faut une organisation militaire. Si vous êtes une femme, et que vous avez entendu 50 fois, « va plutôt faire des enfants à la France, sale pute », vous devenez Penthésilée. J’ai encore vu dans l’année 75 (avec l’UCFML) une équipe d’intervention entière (heureusement militairement encadrée) pour Renault-Le Mans, encerclée sur le bord de la Sarthe par deux groupes cégétistes lourdement armés (l’un poursuivant, l’autre nous barrant la retraite) de telle sorte,  et c’était remarquable, qu’aucune issue n’était offerte. C’est une Penthésilée qui fit le premier geste décisif, non plus celui de la retraite en bon ordre — il n’y avait qu’à plonger en bon ordre dans la rivière —, mais celui d’une claque retentissante, à la fois ridicule et souveraine : et l’on se dégagea, après un instant de silence, avec usage du matériel (même du matériel pris à l’ennemi), de telle manière et avec une telle violence rentrée depuis tant de nombreux mois, que j’espère qu’on s’en souvient encore dans les rillettes.

Publié dans Le passé impénitent

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