Tombeau pour Pierre Overney (8)

Publié le par Properce

Épilogue

Cette méditation sur la violence n’atteste, pour ma part, aucune position de principe quant à son exercice. D’un côté, l’enchaînement violent ne me paraît pas évitable dans une affectio societatis qui comporte la passion de la domination ; d’un autre, il est évident que les armes, nous dit Sun Ze, sont des outils de mauvais augure. Il n’y a, sur cet âpre sujet, que des singularités, et voilà bien tout ce qu’on peut dire, depuis fort longtemps.

Quelques observations, au moins, sur les protagonistes et sur les enjeux de l’époque considérée, à destination des temps présents.

Il est remarquable, d’abord, que Mai 68 n’a pas été une révolution au sens d’une mutation du pouvoir d’État, et il n’est pas moins remarquable que personne n’ait songé, ces jours-là, à l’avenir de ce pouvoir, sauf de Gaulle peut-être, pour le conserver, et son traître préféré, Pompidou, pour l’acquérir. La GP n’était pas faite pour s’en saisir, sauf dans son décorum mythique, appuyé par l’autorité des grands ou petits chefs (décorum qui n’est pas l’essentiel de sa petitesse, ni le contrepoint de sa grandeur). Depuis 68, et depuis la Révolution Culturelle, mais depuis aussi la chute du mur de Berlin, l’État fait à ce point limite de tout, qu’il n’est plus possible de penser, avec Lénine par exemple, que le pouvoir est au centre de la politique. Cette période ouvre peut-être le problème de la politique sans-État, non point dans l’anti-étatisme bakouninien (à mon avis magique), ni dans la modalité « libérale-libertaire » de composition avec l’État (comme cela existe en effet), mais dans une articulation d’ensemble qui reste à trouver. Elle ne se trouvera, soyons-en convaincus, que parce qu’il y a des gens, organisés ou non, qui cherchent à la distinguer dans des épreuves concrètes, comme celle des sans-papiers, par exemple. Il faut veiller, et cette veille trouvera et son kairos et sa consistance d’ensemble, pour peu qu’un geste politique, n’ignorant rien du souvenir de Mai, de ses avenues et de ses impasses, puisse se détacher du fond des impuissances actuelles.

Si jamais cette voie s’ouvre sous le signifiant communiste, si durement abîmé par l’histoire, il faudra s’attendre à rendre un compte précis des opérations du siècle qui a passé, au clair-obscur de sa fin. S’agissant d’abord du parti qui a le plus longuement monopolisé ce nom en France, la cause est entendue et sans retour depuis Mai 68. Au contraire, Mai 68 avère à échelle de masse, la nature profondément étatiste et violemment conservatrice d’une organisation d’ayants droit des surprofits d’empire. Le signe en est acquis depuis la dernière guerre mondiale : calomnie contre Nizan, tentative d’assassinat de Gingouin, abandon du groupe Manouchian ; depuis les guerres coloniales : vote des crédits de guerre contre l’indépendance algérienne, persécution et dénonciation à la police des militants anti-coloniaux.

Au-delà de la séquence de 68-72, qu’avons nous vu, sinon ce même pouvoir municipal, les mêmes bulldozers contre les gens des foyers, naguère utilisés contre les gens des bidonvilles ? Et qu’avons nous vu dans ces lieux où nous sommes, sinon la police envoyée par les fondateurs de Vincennes pour arrêter des étudiants sans-papiers en révolte ?[1] Ce parti peut bien redécouvrir la révolution prolétarienne en dessous de 5% des votes. Il a achevé son cycle et n’a plus qu’à contempler, avec les pavillons de banlieues que sa domination lui a procurés, l’immense désavantage d’exister encore.

Mais il faut être juste pour tout le monde : qu’est devenu le gauchisme en France, quel est le solde de sa disparition, mis à part les biographies étonnantes d’un reniement empressé ? Il est rentré me semble-t-il sous la loi de l’écrasement de la Commune, dont les effets se toujours fait sentir, à l’exception notable de la période 68-72. Le gauchisme moyen, compagnon maugréant de la Gauche, trotskistes ou âmes urbaines en déshérence, demande, à l’inverse des communards, une amnistie d’avance pour des crimes qu’il voudrait commettre, et qu’il ne commettra pas. Il n’y a pas d’amnistie politique à demander en France (sauf pour les quelques uns qui sont enterrés en prison), et surtout pas par avance, parce qu’il n’y a pas de crime à commettre mais un redéploiement politique à penser. Le reste n’est que l’inlassable roman français des routes et déroutes, avec la seule modernité post-hausmannienne du boulevard périphérique : ils tournent en rond dans la nuit et sont dévorés par le feu.

La dimension particulière du mouvement maoïste, dans sa débâcle si nécessaire, au sortir de la mort de Pierre Overney, est d’avoir milité pour l’amnistie d’un crime qu’on lui a infligé et auquel il s’est exposé, comme s’il l’avait commis lui-même. Le soir du 25 février 1972, George Marchais, dénonçait, le « crime monstrueux des gauchistes ». Dans l’oraison funèbre du 4 mars, Alain Geismar renonçait à expliquer pourquoi et comment le Comité de Lutte Billancourt s’était isolé, de son fait sans doute, mais surtout sous le coup d’une chasse à l’ouvrier maoïste méthodiquement organisée par la CGT dans toute l’usine. Je conclue que si la GP-CdP est bien le sujet du crime (à entendre comme le patient hélas offert à lui), que si la milice patronale de Renault en est assurément l’agent occasionnel (car l’homme qui a tiré, n’a été qu’un revolver dans l’histoire du monde), l’auteur politique du crime n’est autre que ce parti de l’ordre français, qui en 40, avait voulu tuer Paul Nizan une seconde fois en prétendant qu’il émargeait au ministère de l’Intérieur.

Voilà, dans ces trente ans d’intervalle qui séparent guerre et paix dans une Europe ravagée par l’une, et accablée par l’autre, des jeunesses de France qu’on échangerait contre aucune autre, quels que soient les torts et des raisons. Que les morts enterrent les morts, et que Paul (Nizan) dise à Pierre (Overney) : « J’avais 20 ans. Jamais je ne laisserai dire à personne que c’est le plus bel âge de la vie . »

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[1] Le colloque, auquel cette intervention était destinée, se tenait à l’Université Paris 8, où avait eu lieu, tout au long du printemps de l’année 2000, une occupation d’étudiants étrangers sans-papiers.

Publié dans Le passé impénitent

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lbay 04/10/2006 00:40

Que tu dises ce que tu veules sur la GP ( pour moi un mélange de contentement et de mascarad, peut être bien, que ta réalité de parisien est vu ce côté là aussi, mais la pire trahison n\\\'a t\\\'elle pa été l\\\'abandon constant de la lutte lorsque la mort s\\\'approchait.La flicaille , dans ce pays sait  qu\\\'il lui suffit  de tuer pour que tout s\\\'arréte parmis les  ( comme tu dit gauchistes),  Et les pires saloperies que le  système bourgeois inventent  lui suffisent à se justifier.merci tout de même pour le texteluc