(être, placer au) Centre (de)

Publié le par Properce


La locution "au centre de" s'est, depuis près de quinze ans, imposée comme un lieu commun de la discursivité du maître. Il est vrai que celui-ci ne peut exercer sa domination qu'à partir du centre supposé de l'empire, qu'on localisera à Rome par exemple, et non point dans les bas-fonds comme le Transtévère, mais préférablement au centre que le moment a bien voulu élire ... pour son centre : le palais impérial, les rostres du Sénat ou la tribune du Cirque. Quitte du reste, à marquer son passage dans le monde par la création monumentale de quelque nouveau centre, non loin des précédents.

Mais le bonheur impérial contemporain voudrait se voir dans un monde plus achevé et plus complet que ce que la Rome antique se représentait comme son orbe. Il voudrait atteindre à la dignité d'un infini de la Renaissance : une sphère dont le centre est partout, et la circonférence nulle part. Où chaque esclave pourrait se prendre pour le maître, puisqu'il n'y a plus de maître, mais seulement les lois de la réalité.

Tant et si bien que l'homme moderne, qui ne peut être saisi dans son idéal-type moyen, que comme le consommateur de la prochaine faribole, et qu'on ne voit courir à sa liberté que comme une voiture roule vers son prochain feu rouge, cet homme, si imbu du privilège de n'être pas né au-dehors des limites de l'empire, là où tout n'est que ténèbres extérieures, se considère lui-même au centre de tout, quel que soit son supermarché ou son autoroute. Et il se propose de mettre au centre de chaque propos qu'il croit tenir de lui-même, quelque chose qui signifierait le petit "plus", comme il l'appelle, de son insignifiance. Car c'est à cela même qu'il destine cette idée du centre : après avoir personnalisé son existence, en expérimentant les divers skins ou alias à disposition, les diverses combinaisons de ses abonnements, il voudrait passer à l'essence qui ferait sa singularité (quelque chose comme l'équivalent moderne de son âme) en mettant quelque chose au centre de son discours, au centre de son activité, ou, comme il le dit si bien, au centre de son dispositif.

C'est donc au centre de tout cela qu'il entend décrire quelque chose du sens de sa vie, pour autant que sa vie n'est plus assurée que par la distribution indigente, et purement spatiale, de son être, entre le centre visible et les périphéries indistinctes. L'être-là, était encore, il y a deux siècles en Europe occidentale une dimension du temps (Hegel). Pour le consommateur de la modernité, il n'est plus qu'un retour géographique vers le centre après toute excursion (d'ailleurs protégée par des vigiles, des agents de tourisme ou des secouristes). Que le centre soit, en quelque sorte, embouteillé par le vide, n'a pas d'importance, on peut l'agrémenter de souvenirs qui font du temps quelque chose comme un point donné de la pellicule, là ou toute image a d'ailleurs été plus ou moins bien centrée, vite faite et d'ailleurs vite oubliée. Présent ennuyeux, et avenir incertain, mais qu'on voudrait garantir : le tout revient à construire un centre au moins prémuni des histoires, ou de l'histoire. Avec pour seule marque du temps : l'hôpital ou il faut bien aller mourir, et en profitant d'abord, et le plus longtemps possible, des soins à domicile.

Il n'y a pas d'ailleurs au delà du bonheur. Celui-ci est comme la "toile", cette inquiétante métaphore pour des mouches, supposées surfer. Et prenez garde de ne pas trop vous éloigner : you are living the happyness zone, de sorte que, par un écart malheureux du centre, vous pourriez bien connaître les convulsions du temps.

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