Où faire de dignes études quand on a vingt ans et qu'on ne laisserait jamais dire à personne que c'est le plus bel âge de la vie ?

Publié le par Properce


Depuis Villon et Rabelais, nous savons que ce n'est pas à l'Université française qu'on apprend à penser, ni même qu'on apprend quoi que ce soit. Il y a cela de fort anciennes raisons qui tiennent évidemment à la soumission in statu nascendi de l'Université à l'Eglise dans toute l'Europe. Mais si l'on veut faire court, on dira : tout universitaire est un clérical servile en puissance, comme s'en plaint le Faust de Goethe : "j'ai tout étudié, médecine et droit, et hélas aussi, la théologie". Il faudrait faire l'histoire nuancée de cette dépendance.

On noterait en particulier que la grande exception européenne à la bêtise universitaire a été sans doute l'Université allemande depuis la Réforme jusqu'à 1933, parce qu'elle n'existait pas, en tout cas pas sous sous le schéma connu de dépendance étatico-clérical. Le morcellement de l'Etat (la Kleinstatterei), la critique de l'Eglise, avait ouvert des espaces de pensée libre : si vous perdiez votre poste dans une ville, vous passiez dans l'Etat voisin à 30 km, et l'on vous embauchait d'abord pour cette raison que le voisin vous avait chassé ; vous pouviez changer de théologie comme de chemise, à la seule et unique condition de savoir courir sans chemise (ce qui est normalement plus facile qu'avec). Il est remarquable,  dans ces conditions, que toute la philosophie classique allemande, ait été universitaire. Ce qui n'a jamais été le cas en France.

On noterait le cas particulier de "notre pays" comme dit Sarkozy, ou de "notre langue" comme dit Bénisti. Il est fort compliqué, il faut le dire, au Moyen-Âge, mais d'une simplicité totale depuis Richelieu. Le cardinal-ministre, avec des raisons d'Eglise et d'Etat très évidentes (car il s'agissait de garantir l'hégémonie de l'une et de l'autre dans une centralisation politique que n'a jamais eue le Saint-Empire) au sortir des guerres de religion, et des insurrections de la Ligue : depuis 1630 environ, il n'est pas possible ni requis, qu'on pense quoique ce soit à l'Université française, car c'est bien trop dangereux. Un luxe pour l'Etat (avoir des penseurs), se tournerait en désastre de l'Etat, séance tenante. De sorte que la figure dominante de l'universitaire est plutôt celle d'un curé, demi-savant, achetable avec la prochaine soutane propre (fût-elle d'occasion), pourvu qu'elle soit d'un meilleur grade, ou en ait l'apparence. Nous ne somme pas sortis vraiment de cette tradition, qui a fait qu'aucun penseur de langue française n'a jamais eu une carrière à l'Université : Descartes courait l'Europe, Pascal a vécu dans des conditions de semi-clandestinité, Malebranche si peu génial qu'il fût, était de toute façon un fayot. A l'époque moderne les Sartre et les Lacan était haïs de l'Université. Et ils le lui rendaient bien.

Mais toute dominance a sa marge, ou ses effets contraires. L'Université étant ignare, on inventa le Collège de France. La Révolution, si cruelle aux tyrans,  recula (ce serait là un aussi un grand sujet d'histoire) devant le monstre gothique : il lui fallut inventer les grandes écoles, l'une pour l'artillerie (Polytechnique,) l'autre pour les instituteurs (l'Ecole normale). On laissait l'université à sa crasse, charge à quelques esprits éclairés d'y soulever lyriquement la poussière (ainsi, Michelet).

Une autre exception du temps fut l'époque structuraliste, avec en son terme central, Mai 68. Quelques grands noms, de Lévy-Strauss à Badiou, en passant par Deleuze, font "contre-dominance", si je puis dire, à l'Université, pensée par les Allègre, les Lang, les Ferry (le plus petit de ces derniers). Mais Lacan, lui, n'a honoré le seul département de psychanalyse du monde (Vincennes), que d'une conférence prononcée en compagnie de son chien (sa chienne ?). Et pour bien limiter sa contribution à l'espace universitaire (alors occupé à ses yeux par le discours de l'hystérique), il posa, chien de sa chienne, "le discours de l'Universitaire" dans sa typologie des quatre dicours. Celui du carabinier, en toutes acceptions du terme : il vient trop tard, et il n'est pas sûr qu'il comprenne le crime. Mais s'il prend un air intéressant, c'est qu'il est évidemment interessé.

Quelque part entre Giscard et Mitterrand, quand s'est accomplie le ralliement du petit-bourgeois français à l'Etat et au consensus, l'Université a joué un rôle capital : au petit-bourgeois urbain, ayant perdu par la force des choses, ce que Marx appelait, en français dans le texte, la "boutique", on octroya quelques hochets dans la science (autrement appellée recherche) et la culture. On dira que la science et la culture, dans les usages du temps, sont deux mots de propagande pour signifier la disparition de la pensée et de l'art.

L'universitaire français contemporain, vaguement de gauche puisque vaguement de tout, en particulier saisi par un otium qu'il voudrait vaguement foucaldien et vaguement hédoniste, reste, sous ce vernis compassé de liberté, dans la tradition française dominante de la soumission cléricale. Cette engeance, qui croit être intellectuelle parce qu'elle est universitaire, c'est-à-dire idéologue clérical misérable payé au meilleur tarif de base, est précisément décrite par Jean-Claude Milner (on nous pardonnera une longue citation) pour la période qui nous concerne :

Quant à l'Université, le processus avait commencé dès 1969, il fut porté à son terme à partir de 1981. Parmi les gens d'étude et de savoir, les meilleurs battaient des mains. Ils n'avaient pas perçu que c'était là seulement le signe le plus visible d'une entreprise infiniment plus large et qui les visait tous, bons et mauvais, petits et grands. La sentence d'inutilité portait sur tout ce qui ne se bornait pas à refléter le social, et donc au premier chef sur les savoirs. « Servez nous », dirent les notables dans un premier temps, et il faut bien avouer que leur appel reçut plus de réponses empressées que de refus. Les plus empressées des réponses se déguisant volontiers en déclarations oppositionnelles ; à partir de 1981 singulièrement, naquit cette forme particulière de flatterie : se donner les gants de dire non au maître progressiste en lui disant très haut ce qu'il ne dit pas, parce que sa position de maître le lui interdit, mais qu'il voudrait bien que quelqu'un dise, parce que cela confirme sa légitimité progressiste.
Au premier temps de l'appel à servir, succéda le second: « cessez de nous offusquer par trop de preuves d'un savoir excessif ou d'une pénétration désagréable », ajoutèrent les notables. Il ne suffit pas de servir, il faut aussi se montrer humble. Il y eut des rhéteurs pour se faire les doctrinaires de cette humilité, du Collège de France au journal. De là l'intellectuel d'aujourd'hui, pusillanime devant les forts, dur aux faibles, ambitieux sans dessein, ignorant sous les oripeaux de la pédanterie, imprécis en style pointilleux, inexact en style détaillé. Un roquet de compagnie.
Le plus souillé de ces petits animaux est bien l'universitaire tel qu'il est devenu. À qui oserait s'intéresser aujourd'hui aux choses de l'esprit, je n'ai, appuyé d'une expérience déjà longue, qu'un seul conseil à donner: fuyez l'enseignement et la culture tels qu'ils se proposent à vous en France. N'en devenez jamais les agents ni les patients. Ne croyez pas que rien demeure des légendes du siècle dernier. Comprenez que la société française a toujours été la plus ennemie du savoir et de la pensée. Comprenez que désormais rien ne s'oppose à ce qu'elle donne libre cours à ses penchants. L'anecdote de Sartre donne la vérité du processus : aux yeux des socioFrançais, il ne faut plus qu'aucun dispositif existe par quoi quelqu'un dont le père venait de Cracovie ou de Lemberg, de Sicile ou de Catalogne, de Kabylie ou de Dakar, puisse être supposé comprendre un poème de Ronsard ou une églogue de Virgile mieux qu'un Français de souche. [...]
Que reste-t-il alors à ceux qui savent ou qui, ne sachant pas, jugent licite de savoir?
Il convient à tout le moins qu'ils n'attendent rien de la société, car elle les tiendra, quelques titres nationaux qu'ils fassent valoir, pour éternellement étrangers. Moins à cause de leur naissance - si décisive qu'elle soit - que par leur refus d'être humbles. Il convient de plus qu'ils n'attendent rien désormais des dispositifs de gouvernementalité; ceux-ci sont pris dans leur décision fantasmatique de refléter la société en tous points et de ne la brusquer en rien. Il convient enfin qu'ils n'attendent rien que d'eux-mêmes : aller là où les mènent les forces du savoir et de l'étude, sans craindre de déplacer les assis, de détrôner les puissants et d'exalter les méconnus.
(Existe-t-il une vie intellectuelle en France ? Ed. Verdier 2002) *

Ce portrait saisissant, touchant de si près, et comme vivants, les immortels d'un soir du commentaire, du méchant blog élégant, de la petite chose publiée avant d'être écrite, du caddy pleins de poubellications, comme disait encore Lacan, et du petit fascisme de cours (je connais des foucaldo-deleuziens revendiqués qui font l'appel, non seulement parce que ça fait sérieux, mais qu'en plus c'est sérieux), s'accompagne d'une directive. Nous la transformons derechef en une quadruple constatation :
 

- Ce retour de l'Université à son habitus de niaiserie docte et servile, est attesté par un silence quasi-total depuis dix ans sur la discriminations (autrement appelées "accueil") des étudiants étrangers.
- Il emporte aussi les grandes écoles depuis plus longtemps encore.
- La récente réforme universitaire (on y reviendra), dite LMD, est un culmen de la servitude intellectuelle comparable à l'époque de Richelieu (avec des tralalas pluridisciplinaires).
- Il n'y a d'indices d'un enseignement supérieur que dans des contextes de violentes critiques de l'université menée contre l'establishment post-68 repenti.

On ne pense, en somme, que là où il y a du chahut, et quand ce chahut, consiste à résister au "modernisme" des structures enseignantes, a préserver un contenu que les gens à la page trouvent dépassé, c'est-à-dire pas vendable dans une "offre" (oui c'est bien le terme) pédagogique. C'est-à-dire dans très peu d'endroits. Bien sûr, et fort heureusement cette loi générale (une Regelmässigkeit, non une loi newtonienne), est contrebattue par des personnalités fortes, des enseignements originaux, un peu partout, ou nulle part, c'est selon (le temps et les rencontres). On cherchera au microscope avec l'espoir tout de même un peu fondé par la nature des choses qu'il nous montrera beaucoup de microbes.

J'ai trouvé un joli bouillon de culture. Prenez une fac post-gauchiste, rentrée dans le giron avec d'autant plus de conformisme que son personnel doit rattraper sa carrière. Pleine de jeunes schnocks qui se demandent comment les plus vieux ont voulu être contestataires, alors que c'est si bon de jouir du monde, avec un air démocrate. Cette fac appliquera le LMD avec l'énergie de tous les repentis, celle qui fait mettre en prison n'importe quel collègue dénoncé. Trouvez dans cette Université, un petit département qui vivote en conflit permanent, et s'écarte des moeurs feutrées, de la paix mortelle. Une particule de moyenne grosseur agitée d'un mouvement brownien comparables à des petites guerres primitives à la Pierre Clastres. Un département contraint de bricoler ses diplômes de toute façon intellectuellement incompatibles avec la philosophie générale qui accompagne les ECTS et autres cartes de crédits de l' "offre". C'est le département d'anthropologie de Paris 8, les Roms de cette Université gérée comme la mairie d'un village endogame qui n'accepte pas les gens du voyage :

C'est là, par exemple, que j'irais faire mes études, si j'avais l'âge et l'énergie des meilleures rencontres.
                       
(*) Nous admirons l'oeuvre de Jean-Claude Milner pour l'éclairage qu'elle porte sur bien des sujets. Mais cette admiration est pour le moins tempérée, il faut le dire aujourd'hui, par le traitement infligé à Alain Badiou et Claire Winter venant d'un aboyeur nommé Marty (pas celui de la mer Noire) dans les derniers Temps Modernes. C'est déjà une chose mauvaise et injuste de traiter Badiou d'antisémite (le coup vient de Benny Lévy,  voir ici même à son sujet un certain jour de février 1972). C'est plus grave encore de laisser partir les coups, et de théoriser en silence à qui il faudrait les distribuer. Les mêmes qui avaient rédigé un pamphlet contre "la bande à Badiou", et pratiquement les mêmes qui ne nous trouvaient pas assez antisionistes à l'époque des comités Palestine,  trouvent maintenant antisémites tous ceux qui prononcent le mot "juif" en dehors de leur coterie. Misère. On devra y revenir.

Publié dans Autopsie du présent

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Eric Marty 07/04/2007 14:08

Je tiens ici à préciser à Properce que je ne tiens nullement Alain Badiou, contrairement à ce qu'il écrit, pour un antisémite, que je ne l'écris ni ne le suggère dans mon propos paru dans Les Temps Modernes sur "Portées du mot 'juif'" et je m'étonne que Properce puisse penser cela, à moins qu'en pensant cela il s'évite la fatigue de réfléchir à ce que j'écris,. E.M