Télé, Liban, talibans.

Publié le par Properce

Je n'ai pas la télé, et ça me fatiguerait de l'avoir. Mais en lisant le journal j'ai trouvé quelqu'un qui s'est fatigué à ma place. Voici la référence : L'inversion des discours, par Percy KEMP, (dernier ouvrage paru : Et le coucou, dans l'arbre, se rit de l'époux, Albin Michel), lu dans "Libération" du vendredi 21 juillet 2006

Il y a bien des postulats que je partagerais pas avec l'auteur, mais il n'empêche : l'article est intéressant et donne à penser. Voilà un homme qui regarde la télévision, ce qui, de prime abord, n'est pas très original :

"Ce lundi 17 juillet à la télé, j'ai en effet vu un homme au menton glabre et portant costume et cravate (un homme qui me ressemble, en quelque sorte) ..."

Ca me va, pourvu que ce ne soit pas l'auteur qui ressemble à cet homme-là . Mais voyez la suite :

"... perdre ses nerfs devant la Knesset, lancer des anathèmes à la volée, menacer ses ennemis d'une guerre à outrance, user de tous les artifices de la rhétorique, et en appeler aux instincts les plus primaires de ses électeurs. La veille, j'avais vu son adversaire, un barbu enturbanné (un homme qui ne me ressemble donc guère) ..."

Encore !

"... user d'un langage savamment dosé, jongler avec des mots bien pesés sans jamais le ton hausser, appeler les choses par leur nom, manier la dialectique comme s'il venait à l'instant de refermer le Gorgias de Platon, et conseiller à ses ennemis de faire taire leurs émotions pour n'écouter que leur seule raison. D'un mot, j'ai vu un dirigeant israélien se comporter comme on imaginerait qu'un raïs arabe pourrait se comporter en pareille circonstance, et un chef de milice arabe se conduire comme un dirigeant occidental devrait se conduire, quelles que soient les circonstances. Peu après, et toujours à la télé (quoiqu'ils ne pensaient pas y être), j'ai vu le président des Etats-Unis et le Premier ministre du Royaume-Uni échanger, à propos du Liban, des propos d'une vulgarité telle que je frissonne à l'idée que ces deux apprentis sorciers président à nos destinées."

Le frisson n'empêche cependant pas l'auteur de se souvenir d'un certain Socrate (ce qui sauve vraiment tout par ces temps de misère), ni de se souvenir de l'histoire récente, déjà dissoute dans le présent absolu des news  :

"Or, comme disait Socrate, la rhétorique a cette particularité, par rapport à la dialectique, qu'elle ne peut être efficace qu'à condition que le public soit ignorant des faits. La rhétorique, les dictateurs et potentats arabes en usent jour après jour pour se maintenir au pouvoir. Et ne voilà-t-il pas que nos propres dirigeants leur emboîtent le pas. Car c'est la rhétorique qui a permis au président Bush d'asseoir son pouvoir en envahissant l'Afghanistan dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, laissant les citoyens américains dans l'ignorance des rapports incestueux entretenus jusqu'en 1990 par leur gouvernement avec Ben Laden et les islamistes afghans. C'est la rhétorique qui a permis l'invasion et l'occupation de l'Irak par les Anglo-Américains pour cause de péril mondial imminent, le public étant laissé dans l'ignorance de la paucité [?] du programme irakien des armes de destruction massive. C'est la rhétorique qui permet de même à nos dirigeants de transformer aujourd'hui nos sociétés libérales en sociétés sécuritaires sous prétexte de combattre un terrorisme qu'ils savent pertinemment ne pas pouvoir ­ ni même vouloir ­ éradiquer. "

"Nos" dirigeants ? Il ne sont assurément pas les miens, à moins de dire que je suis contraint à les endurer. Je n'aime pas ces expressions : nos hommes politiques, puis nos démocraties, et bientôt nos valeurs. Cette postulation de partage, ou de communauté de points de vue, indique que l'auteur (qui, on le sait, porte un costume cravate), se considère d'abord comme un occidental, étant, je crois, d'ascendance libanaise. Peu importe au fond : car l'acuïté de son regard en ferait bien plutôt un "citoyen du monde" (ni athénien, ni grec, mais cosmopolites comme disait Socrate, son utile ami.)

"C'est là qu'on se rend compte que, pour utiles qu'elles soient sur le plan oratoire, des notions rhétoriques telles que «terroristes» et «axe du mal» sont spécieuses sur le plan épistémologique et néfastes sur le plan opérationnel. Or, étonnamment, de tels effets de rhétorique, qui enflamment les esprits et engourdissent les cerveaux, attisent les passions et endorment les consciences, on en trouve peu ou prou dans le discours du secrétaire général du Hezbollah depuis le début de ce conflit. Nasrallah dit ce qu'il fait et fait ce qu'il dit, sans imprécations ni chichis, sans triomphalisme ni apitoiement sur soi. Dialectique, son discours s'adresse avant tout à la raison de son interlocuteur. Certes, il ne s'agit sans doute là que d'un stratagème politique qui ferait du cheikh Nasrallah l'équivalent oriental de notre Ulysse aux mille ruses."
...

"Cela étant, son attitude a au moins cela qu'elle se fonde, tout mollah qu'il soit, sur une recherche rigoureuse de la vérité et un exposé rationnel des faits."

"Quoi qu'il nous en coûte, il nous faut donc concéder que l'exigence de vérité, qui avait été au fondement de notre [sic] civilisation depuis Copernic et Galilée, est en train de changer de côté. Et la question se pose de savoir pourquoi. La réponse à cette question réside probablement dans le triomphalisme et la suffisance dans lesquels nous nous complaisons depuis notre [sic] victoire sur le bloc soviétique. Car seuls les faibles ressentent le besoin réel de coller à la vérité ­ vérité dont ils ont besoin afin d'agir au mieux de leurs intérêts ­, alors que les forts estiment pouvoir s'en remettre à leur seule puissance, et à leur bonne étoile."

"La question se pose aussi de savoir pourquoi nous tournons le dos à la rigueur dialectique, qui était notre marque de fabrique, pour nous laisser séduire par les effets rhétoriques. La réponse à cette question-là est sans doute à chercher dans le glissement intervenu dans nos démocraties libérales, lesquelles, ayant vaincu les démocraties populaires, se muent à présent en démocraties populistes où la dialectique n'a plus sa place. Dans une démocratie populiste, où un lien direct s'établit entre le leader et la masse qui court-circuite les élites, où la sécurité est la panacée et la peur le meilleur des fonds de commerce, c'est la rhétorique qui est la discipline reine. Et la rhétorique, on le sait, finit toujours par faire le lit de la démagogie."

Voilà ce qui me paraît être l'essentiel du propos : il est bon, en dépit des "nos", des "nous", des "notre", en dépit aussi de cette plainte pour les élites, comme si elles n'avaient pas activement collaboré à leur mise hors "circuit", il est bon, dis-je, d'écrire dans un journal "démocratique" que la démocratie n'est pas une valeur suprême fût-elle "libérale", puisqu'elle est à la portée de la tyrannie, fondée sur le bien-être et la sécurité. On le savait depuis longtemps, il est vrai, mais encore faut-il le remarquer, au point de trouver dans le discours des ennemis de "notre" société (ouverte) les traits de la dialectique. Encore faut-il avoir le courage de le dire, ou seulement de s'exposer à l'avoir laissé entendre au lecteur "démocratique" : celui qui épie le monde, avec l'inquiet bonheur de ne pas être en guerre. Mais voici la conclusion :

"Alors que nous nous retrouvons, en Occident, en danger de démagogie, c'est paradoxalement en Orient qu'il nous faut peut-être aller chercher les prémices d'un discours qui serait véritablement dialectique. A croire qu'au moment même où nous nous détournons de notre héritage hellénique ce serait à des descendants asiatiques des Troyens qu'échoirait la mission de nous rappeler qu'il fut un temps où la rigueur socratique comptait pour nous."

"Il y a de cela un quart de siècle, Michel Foucault en offusquait plus d'un en faisant l'apologie de la révolution islamique iranienne. Les bien-pensants, toutes tendances confondues, ne se privèrent alors pas de tirer sur lui à boulets rouges et en toute bonne conscience. J'avoue ne pas avoir le centième du savoir et du talent de Foucault, et je suis loin d'avoir sa notoriété. J'ose espérer que mes détracteurs s'en rappelleront. Lorsqu'ils m'enverront leur volée de coups, je prie qu'ils le fassent équitablement : au prorata."

Ce n'et peut-être pas une bonne disposition subjective pour l'auteur d'aller au devant des claques : car il risquerait d'en recevoir  plus qu'il ne voudrait. J'ajoute que quand on défend Socrate, on ne calcule pas le prorata des ennuis. Le ferait-on tout de même s'agissant de Foucault ?

Je ne prise pas, du reste, un certain foucaldisme ambiant des élites "court-circuitées", ce millénarisme tempéré et craintif du bourgeois post-ceci-cela, fait de lamentations élégantes sur les derniers mauvais coups de la société de contrôle. Tout cela irait contre l'originalité du regard, surtout dans la lucarne.

Mais la difficulé est là : voir le monde malgré tout au travers d'images taillées par les techniques politiques du semblant et de la "rhétorique" ; témoigner, au risque du miroir, voire des complaisances inévitables de l'autoportrait, d'un tant soit peu de réel.

Ce qui me rappelle un autre philosophe que j'ai bien aimé naguère : "Il faut bien qu'il y ait une réalité du semblant, un être du faux, un réel du portrait. C'est le moment crucial du Sophiste. Platon dit: 'Ce qui est semblable n'est pas réellement, mais il est réellement ce que nous appelons une image'. Il y a un réel de l'irréalité de l'image. Il y a une vérité du caractère fallacieux du portrait. Et de ce réel, comment témoigner, sinon par la production ou la reproduction de l'image elle-même ?"

Publié dans Notes à la volée

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