Tombeau pour Pierre Overney (4)

Publié le par Properce

De l'Algérie au Vietnam

Si la référence à la Révolution Culturelle peut initialement paraître exotique, que dire de la Guerre d’indépendance algérienne, qui semble anachronique ? Je crois, et pour plusieurs raisons que je ne pourrai pas totalement développer ici, que cette référence est malgré tout essentielle dans l’experimentum pré-maoïste, comme pour tous ceux, qui UEC « italienne » comprise, ont appris, à leur dépens, que la Gauche n’était pas coloniale par accident ou par tactique, mais par nature et par désir. La Guerre d’Algérie est au fondement intime de la Ve République, dans une société impérialiste où la dimension coloniale avait été essentielle à toutes les déterminations politiques. Dans un contexte à peine oublié, où le même parti français, que je ne me résoudrai jamais à appeler « communiste » qu’entre guillemets, avait voté les crédits de guerre à Guy Mollet contre les « terroristes » algériens, où les morts de Charonne masquaient encore ceux du 17 octobre 61, les quelques « porteurs de valise »[1] faisaient figure de pionniers actifs de la résistance au désastre de la gauche française. Au-delà d’une génération trotskiste fortement décimée dans la guerre et l’après guerre, la lecture de Franz Fanon, autant que celle de Sartre, a été, et non seulement pour ce qui allait devenir le mouvement maoïste, mais pour tout ce qui comptait en France de critique quant à l’instinct colonial viscéral de la Gauche (P«C»F compris), l’école de la première liberté, peut-être de la première lucidité politiques. Au tout début des années 60, parmi les plus jeunes qui portaient les valises du FLN, certains portaient aussi le relais communiste à 68, en dehors des déterminations des assis du Comité Central qui voulaient interdire à l’UNEF elle-même de faire meeting sur la question algérienne. De 62 à 64 ou 65, les étés de la jeunesse non endormie de l’UEC se sont passé en Algérie, là où toutes les révolutions du monde se croisaient et se toisaient. C’est en Algérie que les premiers thèmes maoïstes ont été transmis à qui saurait les épingler à la relecture althussérienne de Marx. Et il y a, d’une manière sous-jacente peut-être, une vibration algérienne dans les opérations de 68 à 72, qu’il faudrait analyser plus précisément et en détail.[2]. En voici un : le 25 février 72, nous avions tous rendez-vous à Charonne. Nous y sommes allés, en effet, mais avec, d’entrée de jeu, un mort en plus.

Au fond, à parler comme l’adolescent que j’étais à la fin des années 60, le souvenir latent de la Guerre d’indépendance algérienne servait de rendez-vous manqué aux masses de la jeunesse, désorganisées par l’appropriation thorézienne du communisme, pour l’exactitude politique à avoir sur la question, on ne peut plus déterminante alors, du Vietnam. On ne comprend rien à la jeunesse révoltée des métropoles impérialistes, si l’on ne voit pas ce qu’elle est capable de faire pour se laver des sur-profits passablement gras de l’opulence conquise sur des peuples asservis. On a peut-être oublié que la Rote Armee Fraktion (RAF, Fraction Armée Rouge), a d’abord attaqué des cibles de l’infrastructure militaire américaine en Allemagne, au plus fort des bombardements sur le Nord-Vietnam, avant que des journalistes l’appellent la « bande à Baader » (écho facile, sans doute, de la bande à Bonnot). Et peu de gens se souviennent que la Garde nationale américaine avait tiré dans le tas, sur le même sujet, dans le campus de Berkeley. Ce sont des porteurs de valise qui ont inspiré les premiers Comité Vietnam de Base, dans le sillage de l’UJ. La thématique anti-impérialiste prenait sa revanche à échelle de masse pour se démarquer du thème « Paix au Vietnam » (du P«C»F), en criant, cette fois-ci sans plus avoir à se cacher de personne, et surtout pas des apparatchiks, que le « peuple vietnamien vaincra ». Les thèmes qui transitent en droite ligne de la Révolution Culturelle sont à la fois maximes de la situation, propositions pédagogiques et méthodologiques pour la lutte au cœur de la citadelle impérialiste : servir le peuple, oser lutter oser vaincre, compter sur ses propres forces (contre les asservissements de l’aide soviétique mais aussi bien contre la mentalité d’appareil). Surgissent aussi des thèmes sur l’art de la guerre, en droite ligne des écrits militaires de Mao, textes d’une qualité brillante, dont on peut dire qu’ils ont fait de leur auteur tout à la fois le Sun Ze et le Clausewitz de son siècle : encerclement des villes par les campagnes, guerre populaire à l’intérieur des lignes, primauté de la mobilisation populaire sur la technique des armes.

Les temps devenaient propices. Il était possible de reprendre l’initiative manquée sur les fascistes de l’OAS, car les mêmes se faisaient les chantres du pouvoir fantoche américain installés à Saïgon : l’attaque d’une exposition pro-Sud Vietnam au 44, rue de Rennes, par les CVB-UJC(ml), est l’une des causes immédiates de Mai 68 (30 avril). Les violences commencent là : ce qu’on n’a pas pu faire ni tenir à l’échelle de toute une jeunesse, à cause d’un prolétariat silencieux et bénéficiant du trade-unionisme impérialiste, à cause de la police de Gauche, comme aussi du pouvoir gaulliste sortant à reculons de la Guerre d’Algérie, se fera et se tiendra sur le Vietnam. S’il n’y a plus de valises à porter, ni d’appelés à faire déserter — les français ayant déjà tâté du « viet » et du Giap à Dien Biên Phu pour n’y plus revenir —, le thème de la guerre populaire s’instille aussi bien dans les thèmes propagandistes que dans les méthodologies de l’intervention. Il n’y a plus de raison de rester sur la défensive à l’égard ce que la France compte de plus honteux : les fascistes post-OAS ; il n’y a plus de raison de se cacher de ce que la France compte de plus engagé dans l’imposture post-thorézienne : ceux qu’on appelle déjà les sociaux-facistes. Le social-impérialisme grand-russe existe aussi : il suffit de lire, si l’on veut acheter du marbre, Brejnev ou Kossyguine.



[1] Sous ce nom — lié au transport clandestin des fonds prélevé par le FLN dans l’immigration —, on désigne tous les réseaux de résistance et de désertion mis en place par des militants français pour soutenir la guerre d’indépendance.

[2] Dans les futurs cadres du mouvement maoïste, ou dans leur entourage, on trouve des « porteurs de valise », comme dans tout ce qui allait de venir l’« extrême gauche » (concept journalistique et parlementaire). Parmi les rendez-vous et interlocutions à conséquence historique, on notera : la représentation des Paravents de Jean Genêt, que l’UNEF avait dû défendre militairement contre les fascistes ; le débat avec Francis Jeanson (l’initiateur du réseau « Jeanson ») dans La Chinoise, de Jean-Luc Godard.

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Publié dans Le passé impénitent

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